samedi, 10 mars 2007
Glauque Homme
Il est neuf heures moins le quart, ce lundi matin, et Clarisse appuie sur le bouton qui commande la remontée électrique de la grille de Sa Boutique. Elle est enfin Son Propre Patron. Elle est Chez Elle !Aujourd’hui c’est l’ouverture. Tout est propre et rutilant, rangé, à sa place. La vitrine n’affiche aucune trace, ni tache. L’entrée du magasin présente la marchandise destinée à la vente comme les coussins et paniers colorés mêlant originalité des formes et des tissus, les gadgets et les jouets. Sur une étagère en fer forgé blanche, à gauche, se trouvent tous les produits et accessoires de soins et de beauté utilisés par le salon, à l’arrière de la boutique. Toute la partie murale de droite est destinée à la nourriture, aux friandises et compléments alimentaires. Elle présente même une gamme entièrement biologique dont elle est très fière. Au fond, il y a le comptoir-vitrine avec sa palette de produits dérivés fantaisies à l’effigie de héros de bandes-dessinées ou de films. La caisse enregistreuse totalement informatisée est reliée à un petit ordinateur permettant de gérer d’un seul coup d’œil le stock et de passer commande aux fournisseurs via Internet en deux clics de souris. Le carnet de rendez-vous attend, grand ouvert, ses premiers clients.
Clarisse est fière et elle peut l’être car elle revient de loin, de très loin. Il y a encore quinze mois, elle était à l’hôpital entre la vie et la mort dans un état comateux. Lorsqu’elle y repense, elle lève les yeux au ciel en secouant la tête. Une tentative de suicide ! Quelle bêtise, quel acte idiot et irréfléchi ! Et tout cela à cause de cette ordure de Monsieur Sallecand !
Tout avait commencé il y a trois ans maintenant. Elle était entrée dans cet hypermarché en tant que caissière. Elle n’avait pas vraiment eu le choix, ses diplômes ne se bousculant pas sur son CV. Son expérience professionnelle se résumait, alors, à des jobs de serveuse et une expérience de caissière dans une station-service. Il lui fallait travailler pour payer son loyer et cet emploi était tombé à point nommé. Et puis, elle y trouvait des compensations comme un pourcentage intéressant sur l’alimentation et deux jours et demi de congés en plus du dimanche, en contre-partie des fermetures tardives le soir. Au début, c’était très sympa. Toutes ses collègues étaient adorables avec elle, faisant tout ce qu’elles pouvaient pour la mettre à l’aise. Mais, rapidement, le vent avait tourné et elle avait vécu un véritable enfer.
Monsieur Sallecand, le directeur-adjoint affichait une quarantaine d’année. Plutôt bel homme, il était tout sourire, toujours arrangeant, vraiment sympathique. Enfin, au premier abord... Il n’avait pas fallu longtemps à Clarisse pour s’apercevoir que derrière cette apparente bonhomie se cachait un tempérament des plus pervers. Dès qu’il était seul avec elle, il la complimentait sur son physique, la questionnait sur sa vie privée, puis rapidement avait voulu l’inviter à diner. Très gênée, elle avait décliné poliment mais il ne s’était pas arrêté là. Il insistait, la convoquait dans son bureau, pour de fallacieux prétextes, en pleine heure de pointe. Ce qui, forcément, attirait à Clarisse les regards noirs de ses collègues, déjà en sous-effectifs. Et puis Monsieur Sallecand était passé à la vitesse supérieure, un mardi après-midi. Il l’avait suivie dans les vestiaires à la fin de sa journée de travail et avait essayé de la tripoter et de l’embrasser, sûr de son bon droit. Elle s’était débattue et lui avait asséné une gifle sonore ainsi qu’un coup de genou dans les parties génitales. Puis, elle s’était enfuie en courant, complètement affolée.
Le lendemain matin, c’est la boule au ventre qu’elle s’était rendue à son travail. Elle s’attendait à être convoquée, subir les foudres de son supérieur mais c’était le sous-estimer. Il avait trouvé nettement mieux comme moyen de se venger. Il avait adopté, à l’égard de Clarisse, un comportement des plus sournois. Il passait le matin aux caisses, saluant courtoisement toutes ces dames. Lorsqu’il arrivait à sa hauteur, il lui souriait et lui demandait si elle avait réussi à se réveiller facilement. Ajoutant, d’un air concupiscent, que cela n’avait pas été chose aisée pour lui, mais qu’il ne regrettait en rien la soirée et la nuit qui avaient précédées. Au début, Clarisse ignora ses propos mais elle se rendit compte rapidement que ses collègues, elles, ne l’entendaient pas de cette oreille-là. Et le harcèlement continua, toujours plus insidieux, toujours plus diabolique. Il avait perpétuellement à son égard, et constamment devant témoins, une petite phrase intime, un petit sourire complice ou amoureux. Ses comparses se mirent à la détester, à se méfier d’elle, la traitant de « lèche-botte » et d'arriviste. Puis, on lui changea ses horaires, lui imposant un planning de travail inconfortable et peu pratique. Elle firent bloc et ne lui adressèrent plus la parole hormis pour l’insulter ou la tourner en dérision.
Clarisse perdit le sommeil, l’appétit, le sourire et… toute envie de vivre. Sa meilleure amie lui conseilla de porter plainte. Mais qui la croirait ? Ses collègues étaient toutes persuadées qu’elle entretenait une liaison avec Monsieur Sallecand. Et un soir, après la fermeture de vingt-deux heures, ce fut le choc ! Alors qu'elle traversait le parking, elle constata l'état de sa voiture : les pneus avait été crevés, le pare-brise affichait un énorme « SALOPE » en rouge et la peinture avait été rayée sur les deux parties latérales du véhicule.
Epuisée tant sur le plan physique que psychologique, elle était rentrée chez elle en taxi et s’était préparée un grand verre de gin qu’elle avait descendu avec tout ce qu’elle avait pu trouver dans son armoire à pharmacie. Mais il faut croire que ce n’était pas son heure car Clarisse s’en était sortie.
Elle avait démissionné et avait entamé une formation qui avait abouti à un diplôme de toiletteuse pour animaux de compagnie. Elle avait démarché les banques jusqu'au moment où l'une de ces dernières lui avait accordée sa confiance et un prêt conséquent, croyant en son projet.
Et aujourd’hui, c'est la toute première journée de « Caract'Air de Chiens », son propre salon.
Travailler avec les animaux sera, à son avis, sûrement beaucoup moins dangereux pour sa santé…
© 2006 Plum'
00:05 Publié dans Saveur Fraîche | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note



Commentaires
Plum', ça vous dirait, un jour, de nous parler d'un homme "bien" ?
Ecrit par : Claudiogene | samedi, 10 mars 2007
Mais oui , j'm'en souviens maintenant !
Ecrit par : lolo | samedi, 10 mars 2007
A Claudiogene : je devrais pouvoir accéder à votre demande la semaine prochaine, très cher...
A Lolo : j'me disais aussi... Gros bisous à toi et aux tiens.
Ecrit par : Plum' | samedi, 10 mars 2007
Bonjour Chère Plum'.
Ce bonhomme néfaste, ne gâche rien au plaisir de ces petits déjeuners que je reprends en compagnie de vos admirateurs.
Les regards, les sourires amusés s'échangent au dessus de la table.
Alors que sous la nappe, les caresses sur nos jambes des poils soyeux des chats et des toutous quémandeurs, nous signalent qu'ils espèrent la chute de quelques miettes.
Ecrit par : Christian | samedi, 10 mars 2007
Elle est certaine au moins d'avoir des clients sympas!
Ecrit par : Mathéo | samedi, 10 mars 2007
Je suis au désespoir !
Pas de visite hier…
Je vais traîner ma tristesse toute la journée……….
Ecrit par : Un désespéré | samedi, 10 mars 2007
Très bien écrit. Et aussi un souvenir pour moi. C'est arrivé avec ma soeur puinée, qui travaillait comme vendeuse dans une librairie, avec le fils du patron. Ma soeur ainée y était caissière. Aussi dans la réserve. J'avais 17 ans et j'étais en congés. Elle l'a aussi giflé et sans rien dire, a quitté le travail.Rentrée à la maison en pleurs, elle m'a expliqué. J'ai tout de suite filer à la librairie, et sans un mot, j'ai donné sa leçon à ce monsieur. Mon autre soeur est intervenue et devant le père,j'ai expliqué la raison de ma colère. Le père a obligé son fils à s'excuser et m'a dit:"Dites à votre soeur de revenir demain, et je veillerai personnellement à ce que ce salopard file droit. Elle avait à peine 20 ans.
Certains se croient tout permis et ce sont des gestes qui me mettent toujours en colère. Comme le fait aussi de" houspiller" une serveuse de bar ou de restaurant,j'ai horreur et le dis toujours haut et fort.
Ecrit par : patriarch | samedi, 10 mars 2007
tu fais vraiment cette semaine le tour de toutes ces maltraitances dont sont victimes certaines de nos consoeurs. Ton héroine s'en tire à peu près bien. Certaines n'ont pas cette possibilité hélas, et le pire c'est que souvent elles sont considérées comme des "allumeuses".
inutile de te re-dire que tes écrits sont bien menés...
Ecrit par : lasidonie | samedi, 10 mars 2007
Lasidonie a raison, c'est un écrit bien mené. J'espère que ses nouveaux clients seront moins féroces.
Bon dimanche Plum' !
Ecrit par : antigone | samedi, 10 mars 2007
A Christian : heureuse de te revoir à ma table, tu m'as manquée. Gros bisous et bon dimanche, Christian.
A Mathéo : et même là, rien n'est moins sûr. Après tout, ne dit-on pas "tel maître, tel chien" ?...
Au désespéré : il est des visites qui restent muettes, je l'avoue, mais elles ont été faites quand même...
A Patriarch : ce qui est le plus dur est de ne pas pouvoir en parler. De plus, un employeur ou un supérieur abusant ainsi de son pouvoir va à l'encontre de l'entreprise. Une personne qui vit mal son emploi ne peut pas être performante, loin de là !
A Sido : bon, c'était un "petit tour" des problèmes que rencontrent certaines d'entre-nous et qu'il me fallait aborder. J'avoue que je suis contente que la semaine se termine...
A Antigone : c'est à lui souhaiter, effectivement.
Je vous souhaite à toutes et tous un excellent week-end et vous embrasse bien fort.
Ecrit par : Plum' | dimanche, 11 mars 2007
Heureusement, il en existe encore certains qui devance oute demande, se lève et filent à la cuisine faire la vaisselle, utilisent leurs bras comme coussins et non comme gourdins, leur bouche ont le douceur des pétales de roses mais pas leurs piquants et leurs regards sont aussi moelleux et agréables qu'un nuages dans le ciel bleu...
Alfie... sans doute encore sous l'effet du poiré !
Ecrit par : Alfie | dimanche, 11 mars 2007
Oh non, Alfie ! Il en existe et plus qu'on ne le pense, crois-moi !
Ah, toi c'était poiré et moi, c'était Saint-Amour.
Après ça on dira que j'y crois pas !
Pffft ! Faux, totalement faux !
Ecrit par : Plum' | dimanche, 11 mars 2007
Tiens Alfie parle de moi, bon pas pour la vaisselle...
Heu...Ha vous me trouvez gonflé...
aller les filles.... bon j'vais la faire cette vaisselle!!
Ecrit par : Mathéo | dimanche, 11 mars 2007
C'est ça, file et dépêche-toi !
Ecrit par : Plum' | dimanche, 11 mars 2007
J'ai beaucoup aimé ce texte Plum'. Il m'inspire plusieurs réflexions. L'une que je mettais chez un blogueur (Pierre, chez Alter & Ego). Il y a quelques années, j'ai fait un dossier pédagogique sur "la citoyenneté au féminin". IL y avait un chapitre sur la violence d'une dizaine de pages. Lors de la dernière lecture - avant la 2ème édition, il a été censuré par mes supérieurs hiérarchiques (des hommes! Et pourtant, je ne crois pas qu'ils étaient violents...) et j'ai beau eu me battre... Le chapitre a été coupé. De 10 à 4 pages, grand max. C'était de beaux harceleurs - et je dirais qu'à l'heure actuelle, ils n'ont même plus besoin de harceler sexuellement. Ce qui n'est pas, hélas, le monopole des hommes. Certaines femmes le font aussi (j'ai vu ça aussi dans mon dernier emploi...) On pourrait croire que l'associatif échappe à tout ça, et pourtant, c'est là que j'ai vu les pires cas de harcèlement moral et autre, voire, de "fear management" (management par la terreur). Curieux, non?
Ecrit par : Pivoine | dimanche, 11 mars 2007
Je me suis parfois demandée si les harceleurs(es) n'étaient pas tout simplement des personnes qui avaient le pouvoir mais pas la reconnaissance...
L'Homme veut tout, toujours plus même lorsqu'il est au sommet. Mais après tout, qu'est-ce que le sommet ?
Il y aura toujours quelqu'un au-dessus de nous (ne serait-ce que Dieu), alors... Et, justement, cela expliquerait que c'est encore pire dans l'associatif.
Ecrit par : Plum' | dimanche, 11 mars 2007
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