samedi, 07 juillet 2007
Torve story

Il fait tourner la clé, le plus silencieusement possible, dans la serrure. Les bras chargés, il referme doucement la porte de l’appartement, se glisse subrepticement dans la cuisine et range dans le réfrigérateur la bouteille de champagne, le foie gras et toutes les délicieuses victuailles ramenées de chez le traiteur. Libéré de ses courses, il arpente le grand corridor central à la recherche de l’élue de son cœur, le gros bouquet de fleurs caché dans son dos. Personne dans le salon, personne dans le bureau, personne dans la chambre à coucher (hormis Nuage, le chartreux, étalé sur le lit et qui le dévisage de ses yeux oranges, surpris par cette intrusion au milieu de sa sieste), personne dans la salle de bain. Il revient sur ses pas, l’appelle. Seul le canari dans la cuisine émet un sifflement en guise de réponse. Un peu déçu par cette variante qu’il n’avait pas envisagé, il entreprend de se doucher afin d’être prêt lorsqu’elle rentrera. Aujourd’hui, c’est leur troisième anniversaire de mariage et, plutôt que de l’emmener classiquement au restaurant, il a décidé d’un petit dîner romantique en amoureux, à la maison.
Au bout de trente minutes, il ressort de la salle de bain, rasé, parfumé et habillé. Apparemment, il est encore seul. Dix-neuf heures quinze, mais que peut-elle bien faire ? Il met une compilation de Sinatra dans la micro-chaine et entreprend de préparer le repas ainsi que de dresser une jolie table au rythme de « Fly Me To The Moon ». Porcelaine fine, argenterie, cristal et chandeliers, rien ne manque. Il déballe le bouquet et le pose sur l’enfilade de la salle à manger. Les trois douzaines de roses blanches et rouges (celles qu’elle préfère) irradient la pièce de leur parfum capiteux. Quand à l’écrin contenant le collier de perles fines, il le cache dans un des tiroirs du meuble : ce sera pour le dessert…
Mais que peut-elle bien faire à cette heure si tardive ? Il est vingt et une heure passées et elle n’est toujours pas rentrée. Comment a-t-elle pu oublier la date d’aujourd’hui ? Il se dirige dans la cuisine afin de regarder le calendrier. Aucun rendez-vous de noté à ce jour, à part le dentiste ce matin. Et son portable est sur messagerie ! Ce sont bien les femmes, tiens ! Soit leur téléphone est éteint, soit cela sonne occupé ! Soit elles râlent parce que les hommes ne se souviennent (soi-disant) pas des dates, soit elles posent le lapin du siècle ! A la deuxième strophe de « My Way », il éteint le feu sous les coquilles Saint-Jacques. Les glaçons fondent dans le seau à glace et le foie gras commencent à prendre une consistance dangereusement moelleuse.
La bonne nouvelle, c’est qu’aucun hôpital n’a enregistré son admission. Il s’allume une énième cigarette tout en prenant conscience que c’est la dernière du paquet. Nuage vient se frotter à ses jambes en miaulant : sa gamelle commence à se faire douloureusement attendre… Il nourrit le félin, enfile sa veste et décide d’aller s’acheter un paquet de clopes. Peut-être que cela la fera venir. Ce retard inhabituel commence à l’inquiéter sérieusement.
Alors qu’il traverse la rue des Maquisards, il l’aperçoit. Complètement abasourdi, il la voit. Elle est là, derrière la fenêtre d’un appartement, en peignoir, ses cheveux longs défaits. N’en croyant pas ses yeux, il traverse jusqu’à se retrouver devant l’immeuble. C’est une construction bourgeoise des années vingt avec hauts plafonds et grande porte d’entrée cossue. Ne pouvant détacher son regard de ce premier étage, son supplice est à son apogée lorsqu’un homme apparaît dans son champ de vision. Il tient deux coupes à la main, lui en tend une et lui ramène, familièrement, une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle sourit, a l’air heureux.
Mais quel imbécile il a été ! Quel naïf ! Pendant qu’il téléphonait, fou d'inquiétude, à tous les hôpitaux, commissariats de la ville, elle passait du bon temps chez son amant ! Mais quelle… ! Les mots ne lui viennent même pas. Oubliant ses cigarettes, il rebrousse chemin, prend sa voiture et décide d’aller chez Fred, son meilleur ami. Tout ce dont il a besoin maintenant c’est d’une présence amicale à l’écoute de son infortune. Pfft ! Trois ans de bonheur partis en fumée, comme cela ! Quel cauchemar !
… Elle fait tourner la clé, le plus silencieusement possible, dans la serrure. Les bras chargés, elle referme doucement la porte de l’appartement, se glisse subrepticement dans la chambre afin d’y poser la toile encore humide. Elle est sûre d’avoir tapé en plein dans le mille. Cela fait tellement longtemps qu’il voulait un joli nu au-dessus de leur lit. Elle espère, toute excitée, que son cadeau lui fera plaisir : cela fait six semaines qu’elle posait, tous les lundis, chez ce peintre, rue des Maquisards. Il donne des cours aux Beaux-Arts et c’est l’amant de Fred, leur meilleur ami. Elle est assez contente du résultat dont le rendu est sensuel mais sans vulgarité aucune.
Elle n’a pas vu passer ces trois années, à ses côtés. Du bonheur au quotidien, de l’amour, de la joie, de la plénitude. Jamais aucun homme ne l’a rendue aussi heureuse. Elle entreprend de se doucher afin de le surprendre.
Dans le salon, Frank Sinatra entame « Strangers In The Night », sa chanson préférée, alors qu’elle se glisse sous l’eau tiède…
© 2006 Plum'
00:00 Publié dans Saveur Aigre-Douce | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note



Commentaires
C'est excellent. Trop de mystère sur la fin, ce qui nous laisse un peu sur notre faim.
Mais j'adore
Ecrit par : arpenteur | samedi, 07 juillet 2007
J'aime toujours autant ce texte.
Ecrit par : mathéo | samedi, 07 juillet 2007
Oh non !!
J'ai horreur des malentendus, même dans les histoires !
Il a donc confond cinq à sept et cinq ascète :-)
Ecrit par : Frenchmat | samedi, 07 juillet 2007
Une histoire de sosie ou de soeurs jumelles ! Faut il toujours croire ce que nos yeux nous disent ?
Alors St Thomas, c'est un bluff ?
Bonne journée à toi !
Ecrit par : patriarch | samedi, 07 juillet 2007
difficile à avaler l'histoire du tableau, pour l'amoureux mari ! Les cadeaux quiproquos à contre temps sont hélas source de difficulté, il vaut mieux rester dans le banal, comme le collier, ou un dessous coquin ?...
Ecrit par : lasidonie | samedi, 07 juillet 2007
Excellent ce quiproquo Plum' ! Oui, j'aime vraiment beaucoup.
Ecrit par : antigone | samedi, 07 juillet 2007
A Arpenteur : les fins sans fin permettent à chacun de rêver selon son humeur...
A Mathéo : merci ! :-)
A Frenchmat : oui, ou cinq à sept et cinq K7 (de Sinatra), c'est comme on veut ! ;-)
A Patriarch : l'oeil voit, le cerveau décode et le coeur s'emballe. C'est l'effet dominos.
A Sido : ah, que veux-tu, comme beaucoup de femmes elle a voulu faire dans l'originalité. Après, il est certain qu'en manquer (d'originalité) évite les ennuis (et les surprises aussi, d'ailleurs).
A Antigone : merci à toi, Antigone. J'aime bien ces petits grains de sable qui viennent enrayer un rouage bien huilé. Enfin, je dis que j'aime bien... Dans lla littérature ou le cinéma oui, dans la réalité, pas de trop évidemment !
Ecrit par : Plum' | lundi, 09 juillet 2007
Je me souviens l'avoir lu l'an passé... Je vais donc de ce pas découvrir les publications inédites, ou du moins que je n'ai pas encore lu... J'aurai tout le temps d'y revenir une fois que ma faim de nouveautés sera assouvie !!!
Ecrit par : Miss Alfie | mardi, 10 juillet 2007
Vas-y ma grande, ne te prive pas et... bon appétit !
Ecrit par : Plum' | mercredi, 11 juillet 2007
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