jeudi, 12 juillet 2007
TOC
Pour la cinquième fois en un quart d’heure, elle se rend à la salle de bain afin de s’y laver les mains et les dents. Elle se savonne soigneusement, passe vigoureusement la brosse sous les ongles, puis entreprend un brossage méticuleux de sa dentition et de sa langue. Maltraitées, les gencives réagissent en saignant plus que la normale, lors du rinçage. Chasser les germes, les bactéries, les microbes. Empêcher à tout prix cette vie microscopique et grouillante de se mêler à la sienne, d’en prendre possession.
Elle saisit l’éponge et essuie la porcelaine du lavabo, fait reluire avec un chiffon doux l’inox de la robinetterie. Alors qu’elle relève la tête, elle croise son regard dans le miroir. Sa peau pâle fait ressortir les cernes sous ses yeux. Des cernes bleues foncées qui ombrent son visage comme deux coquards. Elle sort de la pièce en soupirant, un chiffon à la main pour tenir les poignées de portes sans y laisser des traces de doigts. Encore un petit époussetage (cela ne fait que le douzième depuis ce matin) du cadre dans le couloir. Ce dernier représente une scène des amoureux de Peynet, un petit tableau qu’il lui avait offert au début de leur relation, alors que rien ne présageait encore qu’ils s’aimeraient…
… Treize février 2003 : il était arrivé dans le petit salon de thé où ils s’étaient donnés rendez-vous avec un retard de plus d’une demie heure. Elle l’attendait depuis trente-cinq minutes et l’agacement dû à son manque de ponctualité commençait à se transformer en inquiétude. Ce n’était pas son genre de poser un lapin et ensuite il avait son numéro de portable. Pour la troisième fois, elle vérifia que ce dernier était bien allumé. Puis, il était entré, les joues et le nez rougis par le froid mordant. Il s’était confondu en excuses, avait retiré son manteau mais gardé son écharpe fuschia (drôle de couleur pour un homme, s’était-elle dit) et en se frottant les mains transies de froid s’était commandé un thé à la bergamote et aux agrumes. Il lui avait alors tendu un paquet en lui disant que ce n’était pas un petit cadeau de veille de Saint-Valentin mais un présent offert pour la Sainte Béatrice. Elle avait été touchée par l’attention et conquise par la désuétude des personnages. La scène représentait un couple pris dans la tempête de la vie, faisant face ensemble aux difficultés, aux aléas. Ils s’étaient revus, étaient tombés amoureux l’un de l’autre et s’étaient, sans attendre, installés dans un petit appartement coquet dans le quartier des Batignolles, juste en face du square. Leurs emplois respectifs leur permettaient à chacun d’avoir un semblant de vie sociale car, dès leur journée ou leur semaine terminée, ils s’isolaient du reste du monde, heureux et se suffisant l’un à l’autre. Le mois de juin de l’année suivante, ils apprirent qu’ils allaient être parents. Tout à leur bonheur, ils entreprirent quelques travaux afin d’accueillir le mieux possible le fruit de leur amour. Ils chinèrent, dégottèrent des objets anciens qu’ils restaurèrent et aménagèrent ainsi une petite chambre d’enfant mignonne à souhait. Puis ce fut, un jour de février, les premières contractions et le départ pour la clinique. Elle fut prise en charge immédiatement et tout aurait dû se dérouler sans problème sauf que…
… Elle essuie du dos de la main ses joues mouillées de larmes. Vite, se rincer le visage, se laver, éviter la propagation, la crasse, la pourriture. Elle s’enferme dans la salle d’eau pour la énième fois depuis le début de la journée, fait couler l’eau chaude jusqu’à ce que la buée l'empêche de voir son reflet dans le miroir et plonge ses mains martyrisées dans la vasque blanche, en grimaçant de douleur...
… L’accouchement a été difficile, une véritable épreuve avec hémorragie, perte de connaissance et… décès du bébé. La cause ? Staphylocoque doré. Quel joli nom pour une telle saleté. Cela aurait pu être un nom d’insecte, une sorte de scarabée. Mais c’est une bactérie d’une résistance hors du commun aux antibiotiques. Elle avait été une des nombreuses victimes d’une maladie nausocomiale. Jamais elle n’avait imaginé être en danger dans un hôpital. Et pourtant, elle s’était retrouvée rapidement en réanimation, entre la vie et la mort.
Il lui avait fallu des mois pour retrouver une santé. Les séquelles en étaient la culpabilité, la dépression, des crises d’angoisse et d’anxiété et cette phobie de la saleté et de la contamination. Ils avaient fini par se séparer, d’un commun accord. Elle ne supportait plus de vivre avec lui, d’être embrassée ou pire, touchée. Ils ne gardaient contact que par téléphone. Elle ne sortait plus, ne travaillait plus. Sa vie se partageait entre balais, serpillères, éponges, chiffons, détergeants, désinfectants, bactéricides, germicides, insecticides… et quelques rares visites chez le dermatologue, lorsque sa peau ne pouvait plus faire face aux maltraitances qu’elle lui imposait.
Elle avait fait le ménage dans sa vie, dans sa tête, dans son cœur…
© 2006 Plum'
00:00 Publié dans Saveur Amère | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note




Commentaires
Tous les matins, j'ouvre les volets de la cuisine et, qu'il soit 5, 6, 7 ou 8 heures, printemps, été, automne, hiver, elle est là ; la voisine d'en face à astiquer son balcon, elle lave et relave avec un calme et une sérénité perceptible. Du coup, c'est moi qui suis mal à l'aise. C'est angoissant de voir quelqu'un être son ménage, être son balai ; je n'ose imaginer son intérieur (de l'appartement et de la tête) Complètement frappée pensé-je souvent. Et, toc !
Ecrit par : Claudiogène | jeudi, 12 juillet 2007
Comme je suis triste pour elle...
Ecrit par : mathéo | jeudi, 12 juillet 2007
Sacrée saloperie ce "bidule doré". Mon beau- frère en a attrapé un à l'hôpital de Reims.(Il y a fait plusieurs séjours, pour ablations de certains orteils à cause du diabète.) C'est vraiment sa hantise, maintenant !
Ecrit par : patriarch | jeudi, 12 juillet 2007
Très beau texte... une Plum' qui porte bien son nom...
Ecrit par : LinaLoca | jeudi, 12 juillet 2007
Quelle angoisse, la vie nous réserve certaines fois de bien mauvaises surprises !!
C'est toujours un plaisir de te lire.
Bises ma belle.
Ecrit par : My | jeudi, 12 juillet 2007
C'est clair net, parfait. Un texte très propre, mais pas sans âme.
Ecrit par : arpenteur | jeudi, 12 juillet 2007
Oui, le nom de cette saleté est bien joli. Les soignants qui manipulent les plaies doivent en prendre des précautions !
Quand au ménage ! ...
Et bisous Plum'
Ecrit par : Christian | jeudi, 12 juillet 2007
A Claudiogène : mais as-tu essayé d'ouvrir les volet à 13H12 ou à 14H28 ou même (tiens, soyons fous) à 16H01 ? Alors ? Cela donne quoi ?
A Mathéo : rassure-toi, ce n'est qu'une fiction...
A Patriarch : je veux bien le croire et je sais que c'est très difficile à soigner.
A LinaLoca : merciiiiiiiii !
A My : merci my My et gros becs à toi aussi !
A Arpenteur : bon j'avoue, je ne l'ai pas relu douze fois en un quart d'heure...
A Christian : c'est tout de même dingue d'imaginer qu'il y a des maladies qu'on n'attrape qu'à l'hôpital...
Ecrit par : Plum' | vendredi, 13 juillet 2007
Je reconnais tellement d'amies et de moi dans ce portrait! Très juste.
Ecrit par : tiphaine | vendredi, 13 juillet 2007
Une triste histoire Plum' !
Ecrit par : antigone | vendredi, 13 juillet 2007
Si on avait pas l'moral avant de la lire, cette histoire, et bien là, au moins, on ne souffre plus du tout... ben ouais quoi... on s'est suicidé quoi...
Mais moi qui ne suis pas encore mort, je te dis merci pour tous ces textes Plum'
Ecrit par : L U C | vendredi, 13 juillet 2007
J'ai oublié de dire une chose ! Les " Amoureux de Peynet " me rappellent doucement mon enfance.
Comme nous avions peu de jouets et que les gens s'écrivaient plus à cette époque, nous gardions toutes les cartes postales, elles nous servaient pour jouer à des jeux de cartes inventés pour l'occasion.
On avait fait des familles : les " Iris ", les " Yvon " (le nom des marques), les familles seules (marque en un seul exemplaire), même les " rien du tout ", les "petits carreaux " et les " dessins "...
Mais les " Peynet ", ma soeur les gardait pour les préserver de nos jeux enfantins.
Ecrit par : L U C | vendredi, 13 juillet 2007
A Tiphaine : merci Tiphaine, il est un pendant à ton texte http://elbolg.canalblog.com/archives/2007/07/09/5559366.html (et ce n'est pas fait exprès).
A Antigone : ben voui, je sais... Mais avec ce temps aussi, je n'ai pas les pensées trop gaies. Désolée...
A L U C : parfois, il faut voir du vraiment triste, du très moche, du plus que pas beau pour se rendre compte à quel point nous ne sommes pas si mal lotis. Nous sommes entourés de gens malheureux qui vivent dans la souffrance au quotidien. Nous les côtoyons tous les jours, souvent sans le savoir, parce que, la plupart du temps, ces personnes ne se plaignent pas. Mais elles existent et leur enfer est bien réel...
Merci à toi d'être passé par ici, L U C, cela me fait plaisir...
Ecrit par : Plum' | samedi, 14 juillet 2007
Elle n'a pas perdu d'enfants mais je crois, après t'avoir lue, qu'enfant, elle a perdu beaucoup d'illusion, ma copine, pour être tout le temps en train de laver, nettoyer, ranger....
J'aime la sobriété de ton style : elle ne fait que davantage ressortir ce qui n'est pas dit mais évoqué, ce qui n'est pas crié mais murmuré...
Merci, je reviendrai !
Ecrit par : Madame Poppins | vendredi, 27 juillet 2007
Merci pour ce compliment ! La porte est toujours ouverte et le petit déjeuner est servi tous les matins jusqu'à... point d'heure !
Ecrit par : Plum' | vendredi, 27 juillet 2007
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