samedi, 21 juillet 2007

Faux-fuyants

14a6c458c6362dca1c415a154cebb3a9.jpgHuit heures un quart. Il descend l'escalier parfaitement ciré de ce pas rythmé, si familier aux habitants de l’immeuble. Lui, c’est Monsieur Frémont, Pierre-Yves Frémont. Il part, comme tous les matins, le costume sur-mesure parfaitement coupé, la cravate choisie avec soin, les chaussures à l’élégance toute italienne, laissant derrière lui un sillage parfumé de musc, de tabac et de cuir. L’attaché-case en veau fauve greffé dans la main droite, l’imperméable sur le bras gauche, il dévale les quatre étages avec dynamisme et bonne humeur. Il incarne le trentenaire accompli d'aujourd'hui qui allie réussite professionnelle et privée.

Marié à Solange depuis six ans, ils ont deux superbes bambins de quatre et un ans. Depuis la naissance de la petite dernière, Solange a pris un congé parental afin d’élever au mieux les enfants. Lui, il est cadre chez Marsöln and Co, une société d’import-export maritime. Il gère le service d’exploitation et compte bien grimper encore afin d’offrir à sa petite famille la coquette maison dont elle rêve, en Normandie.

Pierre-Yves salue poliment la gardienne occupée à balayer l'entrée carrelée de l'immeuble et la lourde porte se referme doucement sur lui. Il traverse la cour pavée, garnie de plantes et de fleurs, ouvre la porte cochère et se retrouve au milieu de l’agitation toute citadine de ce matin de septembre. Il tourne le coin de la rue de Lattre, regarde furtivement derrière lui et s’engouffre, au milieu des anonymes, dans la bouche de métro. Tout semblerait parfaitement normal s’il n’y avait qu’un détail, et pas des moindres, pour rendre la situation peu banale. Monsieur Frémont ne prend pas la ligne qui devrait l’amener à son bureau mais prend une rame qui va le mener à la campagne, en dehors du département. Un rendez-vous romantique et adultérin, pensez-vous ?

Non, il n’en est rien.

Pierre-Yves Frémont se rend tous les matins, depuis le quatre mai, dans un village situé à cent quarante-sept kilomètres de son domicile. Il y rejoint le petit étang abandonné, avec sa cabane de pêcheur toute vermoulue. Là, il ouvre son attaché-case qui ne contient ni dossier, ni papier, ni document d’aucune sorte. En sort un vieux jean, un tee-shirt et un pull, va se changer dans la bicoque et passe sa journée à pécher, lire, écrire ses mémoires et manger sandwichs et petits gâteaux.

Cela fait un peu plus de deux mois que Jean-Yves a été licencié pour s’être méchamment planté sur un frêt venant du Portugal. Il a fallu que cela lui tombe dessus : des mafieux, trafiquants de drogue, lui offraient le contrat du siècle. Jamais il n’aurait pu se douter qu’il était en contact avec des passeurs, bien au contraire ! Son ignorance a fait perdre beaucoup trop d’argent à sa société, les douanes s’en sont mêlées et son patron a failli mettre la clef sous la porte. Heureusement que les médias n’ont pas eu vent de cette affaire, tenue secrète par la police. Solange ne lui aurait sûrement pas pardonné le scandale qui les aurait éclaboussés...

Solange... et ses peurs du qu’en-dira-t-on, des apparences. Solange..., que ses parents ont élevée comme une vraie petite aristocrate, en pension chez les bonnes sœurs. D’ailleurs, elle vouvoie ses parents, Solange... A la naissance de Pierre-Alexandre, leur aîné, cela a été un grand sujet de polémique. Vouvoiement ou tutoiement ? Pour Pierre-Yves, la question ne se posait même pas ! Solange... et son père, un chirurgien plasticien renommé avec qui elle entretient des rapports oedipiens. D’ailleurs, il ne voulait pas de ce mariage, son père ! Non, il lui avait trouvé un jeune cardiologue plein de promesses et d’avenir. Les parents de Solange n’ont jamais approuvé ce mariage, mais s’y sont fait bon gré, mal gré. Et puis, il y a eu les enfants et les griefs ont été mis en sourdine.

Mais là, maintenant, Pierre-Yves Frémont ne sait pas comment agir. S’il annonce à sa femme, ainsi qu’à sa belle-famille, son licenciement… Il n’ose pas songer à l’énorme déception, voire honte, qu’il pourra lire dans les jolis yeux bleus de son épouse. Quand à son beau-père, il imagine ce petit sourire sardonique en coin, qui traduira si bien le « Tu vois ? Ta mère et moi te l’avions dit que ce type n’était pas fait pour toi. Tu n’as voulu en faire qu’à ta tête, voilà le résultat. Que vont penser nos amis du Club ? Nous allons être la risée de la ville, voire de la région… ».

Parfois, il songe à s’attacher les chevilles et à se jeter dans l’eau vaseuse de l’étang. Il aimerait pouvoir tout raconter à Solange, poser sa tête contre sa poitrine et la laisser ainsi le consoler, sa main douce lui caressant les cheveux. Il voudrait voir dans les yeux de Solange de l’admiration, de l’amour et de la tendresse. Il voudrait qu’elle lui donne de doux petits noms comme le font les couples qui s’aiment et non ces « Mon Cher » si solennels et si impersonnels. Il aurait tant voulu qu’elle se « décoince » un peu avec ces années et qu’elle l’embrasse tendrement, au lieu de lui tendre sa joue parfaitement fardée, lorsqu’il rentre le soir. Il avait été persuadé qu’elle était le feu sous la glace, mais la glace s’était transformée en iceberg, insensible à tout réchauffement...

Déjà seize heures trente ! Il range la canne à pêche et le seau dans la cabane, se rhabille en petit-bourgeois à qui tout réussit, longe le champs de colza et traverse le village afin de rejoindre la gare routière. Peut-être ce soir trouvera-t-il le courage de parler à sa femme.

Peut-être…

© 2006 Plum'

Commentaires

Un peu coincée moi aussi ( pas comme solange...), que dire ? Situation hélas devenue trop fréquente ! Par contre on peut se demander ce que fait encore Pierre-Yves etc avec une perpetuelle coincée ? L'amour est-il si aveuglant ? Je gage qu'il n'osera pas, attendra que quelque chose se produise.
Comme toujours même si tu forces les oppositions elles sont révélatrices, les détails accumulés donnant du "vrai" au récit.
Bonne journée, Plum' et gros bisous.

Ecrit par : lasidonie | samedi, 21 juillet 2007

Chez un homme qui devrait être un homme de décision, ça laisse rêveur. Ca ne m'étonne pas qu'il se soit fait blouser !

Ma mère m'en a toujours voulu d'avoir fait mon choix. Chez eux aussi ils employaient le vouvoiement, et pourtant,ce n'était que des mezzadri (métayers). bonne journée. Bises X2

Ecrit par : patriarch | samedi, 21 juillet 2007

je les voit tous les jours les cadres dans leurs petits costumes ( je travaille à la défense dans un des grands magasins préfére des cadres ! ) il ya les nouveaux les jeunes tous fiers dans les costumes... les trentenaires, qui commencent à angoisser, parce que de nos jours passé 35 ans .... bin heu ( il parait qu'ils sont vieux !) ,les anciens 45- 60 ans , moins stressés, établis, ( si ils se sont pas fait déjà virer , ils peuvent tenir encore ) ils viennent juste aprés 14h ils sentent le vin et ils ont le ventre plein...et font des blagues vaseuses aussi .
Pour beaucoup ils travaillent en sociéte de service, et c'est pas difficile de s'en faire ejecter , il suffit de 2 /3 refus de missions en province loin de tout, c'est comme ça que procède les societe de service...)
A part ça , tes textes sont toujours passionnants !

Ecrit par : tiphaine | samedi, 21 juillet 2007

Pauvre homme!!!

Ecrit par : mathéo | samedi, 21 juillet 2007

A Sido : dans ce cas particulier, je me pose toujours la même question : reste-t-il vraiment par amour ou refuse-t-il d'admettre, de reconnaître qu'il s'est trompé, que Solange est un mauvais choix, que son mariage est un véritable échec ? La nature humaine est si compliquée, tellement tordue parfois...
Je t'embrasse bien fort ma Sido et te souhaite une bonne nuit.

A Patriarch : à mon avis, il s'est trompé plus qu'il ne s'est fait blouser...

A Tiphaine : hey ! Mais ça me fait plaisir de te voir ici, Tiphaine ! Que pourrais-je te répondre à part... "comme on fait son lit, on dort". Au fait, tes nuits sont bonnes ? ;-)

A Mathéo : pauvre homme, pourquoi ?
Pour avoir perdu son job ?
Pour être marié à un glaçon ?
Pour avoir une belle famille pas très sympa ?
Pour manquer de courage à avouer son licenciement ?
Pour passer ses journées seul ?
Pour ne pas oser tout plaquer et recommencer ailleurs ?
Pour être si dépendant de son confort, du matériel ?

Ecrit par : Plum' | dimanche, 22 juillet 2007

Peut être juste dépendant de son amour...

Ecrit par : mathéo | dimanche, 22 juillet 2007

Je ne pense pas, Mathéo, que les mots "dépendant" et "amour" soient compatibles justement...

Ecrit par : Plum' | dimanche, 22 juillet 2007

Superbe texte Plum' ! Il me semble que ton écriture s'améliore de plus en plus !
Bonne fin de journée ! Bises.

Ecrit par : antigone | dimanche, 22 juillet 2007

Tu te souviens Plum' de cette histoire vraie? Le type avait tenu 2 ans je crois à faire semblant. Rubrique fait divers : il avait fini par éliminer toute sa famille, si parfaite famille... Comment tenir au milieu des mensonges? Comment garder la tête hors de l'eau?

Ecrit par : LinaLoca | dimanche, 22 juillet 2007

A Antigone : ta remarque me touche, Antigone. Mais Faux-Fuyants est un texte de 2006. Peut-être est-ce le sujet qui t'a fait particulièrement réagir.
Je t'embrasse et te souhaite une excellente soirée.

A LinaLoca : si nous pensons à la même chose, il s'agit de l'histoire de Jean-Claude Roman qui s'est fait passer pour un médecin de l'OMS auprès de tout son entourage, alors qu'il n'avait jamais été plus loin que la deuxième année de fac de médecine. Pris dans l'engrenage de ses mensonges, il a tué ses parents, sa femme et ses deux enfants. Il séjourne actuellement en prison et un film relatant son histoire a été réalisé, l'Adversaire, avec Daniel Auteuil dans le rôle principal.
Mon histoire est tout-de-même moins dramatique, mon héros n'étant qu'un pauvre "pêcheur"... ;-)

Ecrit par : Plum' | dimanche, 22 juillet 2007

Ton histoire, au delà de sa qualité narrative et littéraire, ne fait que mettre au jour l'importance du travail et le statut que le dit travail nous confère. J'ai remarqué que lorsque l'on rencontre quelqu'un au cours d'un déjeuner, d'une soirée, en dehors du contexte professionnel, il revient toujours sur le tapis, par cette insidieuse question "et vous faites quoi dans la vie ?", comme si la vie, ce n'était que le travail...
Et bien zut, moi j'aurai envie de répondre que j'essaye de vivre, et que c'est déjà un sacré boulot...

Ecrit par : Miss Alfie | dimanche, 22 juillet 2007

Eh oui ! Si le travailleur n'est pas valorisé au sein de la société pour laquelle il travaille, le chômeur ne l'est pas au sein de la société dans laquelle nous vivons. Et pourtant... Avoir un emploi ne rend pas plus intéressant ni intelligent en société...

Ecrit par : Plum' | dimanche, 22 juillet 2007

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