mercredi, 25 juillet 2007

SinéCure

499d1258e07b16a7c8c93b11b44b726e.jpgIl se demande ce qu’il fait ici, au milieu de tous ces gens, dans cette salle impersonnelle et sans fenêtre. Etait-ce vraiment une bonne idée d’accepter de venir, d’assister à cette réunion. Déjà que les rassemblements des copropriétaires de l’immeuble lui sont un véritable supplice… Sans parler des réunions parents-professeurs à la fin du premier trimestre… Et puis, il se colle tous les vendredis le rituel débrief avec ses collègues commerciaux…

La peinture vieux rose aux murs donne un aspect « salle de classe » à la pièce. Il sont vingt-et-un, tout-de-même… Et il y a neuf femmes, tout-de-même… Quelques posters défraichis ornent deux des murs de photos dites d’art, représentant des jus de fruits et de légumes, un paysage de montagne avec une cascade d’eau, un couple qui s’embrasse tendrement sur un banc public, avec leur gamin qui joue au ballon, en premier plan. Il y a une drôle d’ambiance ici, accentuée par l’éclairage jaune des néons. Il se dit qu’il pourrait aussi bien être dans une secte, après tout…

Une femme se présente et raconte son histoire, sa vie (beurk ! tout ce qu’il déteste faire). Elle n’est pas très à l’aise, cela se voit immédiatement. Elle a des sanglots dans la voix, ses mains tremblent. L’animatrice l’encourage à continuer son histoire mais l’émotion est trop forte et la femme s’effondre dans un torrent de larmes. Elle est reconduite à sa chaise et un homme jeune, vingt-deux ans peut-être, prend sa place devant l’assemblée, sur la petite estrade. Et c’est reparti pour un curriculum vitae complet avec arbre généalogique à l’appui et confessions personnelles en prime !…

A cette heure-ci, bientôt vingt heures, il pourrait être confortablement installé sur son canapé, les pieds sur la table basse, la télécommande en main, à passer de Claire Chazal à Béatrice Schoenberg. Une bière dans l’autre main, les enfants couchés ou en voie de l’être, sa femme Chantal dans la cuisine, remplissant le lave-vaisselle. Puis le bruit de la machine expresso, l’odeur du café, les petites cuillères qui cognent joyeusement la porcelaine. C’est toujours à ce moment précis qu’il se lève et qu’il va embrasser les petits, éteindre leurs lampes de chevet et leur souhaiter de beaux rêves. Lorsqu’il revient au salon, Chantal à pris place sur le canapé et n’attend plus qu’il se rasseoit pour s’affaler contre son épaule. Et cela fait dix-neuf ans que cela dure… Un bonheur presque sans nuage, quelques coups de gueule de temps en temps, mais rien de vraiment grave.

Mais au lieu de son petit train-train quotidien bien tranquille, aujourd’hui il est là, tout seul, au milieu de tous ces gens avec qui il ne se sent vraiment, mais vraiment rien de commun. Sur ce coup-là, malheureusement, Chantal ne lui a pas laissé le choix. Il ne voit pas très bien en quoi raconter sa vie à des inconnus va changer quelque chose. Mais elle a été ferme, cette fois-ci : ou il vient ici tous les mardis, ou elle prend les enfants et quitte la maison. Un ignoble chantage doublé d’une menace immonde : celle de ne plus voir ses deux garçons. Alors il est là, ce soir…

L’animatrice l’invite d’ailleurs à venir se présenter. Il se lève, traverse la salle emplie de sourires avenants et de mines joviales. Il monte sur l’estrade, gêné, s’éclaircit la voix et prend la parole :

« Bonsoir, je m’appelle Roger. J’ai quarante et un ans, je suis commercial dans une société spécialisée dans l’isolation phonique et thermique. Je suis marié depuis dix-neuf ans et j’ai deux garçons de neuf et six ans. Si je suis ici, c’est parce que je suis… enfin j’ai un problème avec… je crois que je suis… alcoolique…

- Bonsoir Roger ! » s’exclame en chœur la salle.

Il se sent ridicule, mais s’entendre exprimer son problème vient de lui faire un bien fou. Si seulement il pouvait se détacher de cette saleté ! Après tout, il n’est pas tout seul, ils sont vingt et un. Et si cela a marché pour d’autres, pourquoi pas lui ?

C'est vrai ça, pourquoi pas lui ?

 

© 2006 Plum'

Commentaires

Il a bien du courage!

Ecrit par : mathéo | mercredi, 25 juillet 2007

Tu sais, il y a aussi des réunions avec des fenêtres et des gens plein de vie qui donnent envie de revenir malgré la honte, l'orgueil et surtout le déni. Il a dit qu'il est alcoolique, il a fait le pas le plus important après celui d'avoir poussé la porte. Malheureusement beaucoup ne le font pas et s'en vont souvent "crever" (on ne meurre pasde l'alcool) seul dans leur coin.

Toute mon amitié, merci de cette note.

Ecrit par : LP | mercredi, 25 juillet 2007

Je ne sais pas qui je dois remercier, car athée, mais je suis bien aise de ne l'être pas devenu.
Quand je voyais des compagnons, avant le repas, s'enfilaient 15 à 20 ricards, chacun y allant de sa tournée, j'étais ébahi. J'ai vu de très bons compagnons devenir des loques, car un ivrogne ne se rend pas compte du moment où il le devient.
Je me débrouillais toujours,pour trouver de petites pensions, qui ne pouvaient qu'héberger 3 ou 4 compagnons.
Sur les chantiers, il n'était pas rare d'en voir qui étaient au vin blanc jusqu'à 8 heures, puis au rouge à partir du casse-croûte. Dieu merci, je ne bois jamais de blanc (même pas le champagne) et un verre de rouge au casse-croûte me suffisait.

Il lui a fallu beaucoup de courage à cet homme,pour admettre qu'il était alcoolique. C'est le premier pas à franchir.

Ecrit par : patriarch | mercredi, 25 juillet 2007

Une note pleine d'humanité. Bravo Plum' ! Je trouve que tu as de plus en plus de talent.
Bises et bon mercredi !

Ecrit par : antigone | mercredi, 25 juillet 2007

Une fois de plus Plum', tu as cherché dans ta boite-à-histoire (mm, où tu la caches dis-moi?) ces gens ordinaires qui nous entourent et dans ta lumière si particulière ils deviennent à leur tour des héros. Pas toujours beaux et forts et postifis, mais des héros quand même!

Ecrit par : LinaLoca | mercredi, 25 juillet 2007

Courage, Roger.

Ecrit par : Frenchmat | mercredi, 25 juillet 2007

C'est souvent ( ce que j'ai pu constater) lorsqu'une terrible menace se profile, que le "courage" apparaît ; la prise de risques et les conséquences s'affichent un jour clairement dans l'esprit alors qu'elles étaient niées. Dans ton histoire, toujours psychologiquement bien menée, c'est la perte possible du cocon familial qui est le déclencheur. L'alcoolisme reste perçu comme une sorte de tare, l'affronter publiquement, accepter de l'aide, c'est déjà un grand pas vers la guérison, terme presque adapté, tant la maladie, psychique les 3/4 du temps, en est voisine.
Bisous.

Ecrit par : lasidonie | mercredi, 25 juillet 2007

A Mathéo : oui

A LP : que tu passes ici me fait plaisir, tu sais. Je pense aussi que le pas le plus important, concernant la guérison des addictions, est le premier.
J'espère que tu profites de ta pause. Je vous embrasse tous les deux.

A Patriarch : là, c'est pire que tout ! Devenir dépendant pour faire comme les autres, pour s'intégrer dans un groupe. C'est souvent le cas des jeunes face à la cigarette, à l'alcool, à la drogue. Ne pas être en reste... quitte à y rester...

A Antigone : toi, tu es trop gentille ! Moi aussi je t'embrasse Antigone.

A LinaLoca : pourquoi chercher loin les héros ? Nous sommes entourés de gens tout-à-fait "normaux" mais qui sont de véritables preux, braves et courageux tout au long de leur vie ?

A Frenchmat : je transmets.

A Sido : est-ce du courage ou un vrai moment de lucidité ? La menace et le chantage ne marchent pas toujours, malheureusement. Mon Roger, lui, n'est pas complètement perdu : il tient à sa famille. Parce qu'il est là le secret : il faut tenir à quelque chose, à quelqu'un très fort pour avoir la force de combattre ses propres démons.
Bisous à toi ma Sido !

Ecrit par : Plum' | mercredi, 25 juillet 2007

Bouah, j'en ai eu plein de frissons...
C'est tellement vrai... C'est tellement dur de reconnaitre, de se reconnaitre alcoolique, de faire ce premier pas...
Il est bien parti, ton Roger...

Ecrit par : Miss Alfie | jeudi, 26 juillet 2007

Je relève la sinécure des réunions; celle des copropriétaire, des parents professeurs ...
Mais là, c'est certainement autre chose.

Ecrit par : Christian | jeudi, 26 juillet 2007

A Alfie : je le pense aussi.

A Christian : oh oui ! C'est sûrement pas fastoche, jamais gagné d'avance. Mais qui s'en rend compte à part le malade lui-même ?...

Ecrit par : Plum' | jeudi, 26 juillet 2007

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