mardi, 02 octobre 2007
Vox populi, vox Déi
Je me souviens de ce deux octobre, il y a un an déjà… Ce jour-là, j’étais en congé hebdomadaire comme tous les lundis. On a sonné vers neuf heures. J’étais encore au lit et le réveil n’a pas été des plus tranquilles. En pyjama, les yeux encore gonflés de sommeil, j’ai ouvert et me suis retrouvée devant le facteur, une lettre recommandée dans la main. Je ne savais pas ce qu’elle contenait, mais il était clair que ce n’était pas une bonne nouvelle.
Avant tout, une tasse de café pour la mise en forme et je me décidais à ouvrir ce fameux courrier. La nouvelle m’assomma. J’avais été tirée au sort pour être juré d’Assises. Inscrite sur les listes électorales et ayant vingt-trois ans révolus (depuis très, très longtemps d’ailleurs), j’étais convoquée afin de participer à la session de la Cour d’Assises de mon département, c’est-à-dire à plusieurs procès d’affilée. C’était la première fois qu’on me demandait vraiment de jouer mon rôle de citoyenne. Et, sincèrement, j’aurais de tout cœur préféré qu’on m’oublie. Ma vie allait forcément prendre un tournant décisif, ceci n’était pas une expérience anodine, loin de là.
Lorsque le jour de la convocation arriva, je me retrouvais au milieu d’une cinquantaine de personnes, dans la salle des jurés de la Cour d’Assises. Je ne me sentais absolument pas à l’aise au milieu de ces inconnus, de tous âges et de tous milieux sociaux. Nous nous dévisagions, espérant, pour la plupart d’entre-nous, ne pas être retenus. Le greffier fit l’appel et, plus tard, nous annonça les chefs d’inculpations. Homicides, infanticide, coups et blessures, viols sur mineurs… j’étais atterrée. Comment pouvais-je, en mon âme et conscience, juger, sentencier des humains soupçonnés des actes les plus barbares ? Comment allais-je statuer sur leur cas ? Et si je me trompais ? Si ma décision fichait en l’air toute la vie d’une personne ? Ou, au contraire, si ma décision permettait à un coupable que je n’aurais pas reconnu de récidiver, encore ?
Obligée au secret, je ne pouvais me confier à personne. Ce fut pour moi l’expérience la plus terrible de toute ma vie. Je me suis même abandonnée à l’idée que j’aurais préféré être une des victimes de ces monstres, plutôt que leur juge. Quelle lâcheté de ma part ! Le jury a une part très importante dans le procès. C’est, en quelque sorte, une des béquilles de la Justice. J’essayais de penser aux familles des victimes, mais je ne pouvais également m’empêcher de songer à celles des accusés qui avaient fait appel, clamant leur innocence.
Comment savoir ? Comment être sûre ? Ne valait-il pas mieux un coupable libre plutôt qu’un innocent enfermé ? Je fus obligée de me faire prescrire des calmants et, le sommeil refusant toujours ma compagnie, je passais aux somnifères. Je ne me suis jamais sentie aussi seule, aussi démunie, autant perdue.
Et puis, un jour, ce fut terminé. La Justice m’a indemnisé l’absentéisme à mon travail, durant toute cette période, en m’envoyant un chèque. J’ai participé activement à juger des hommes, à les faire condamner. Mon émotivité, ma sensibilité, mon éducation m’ont conduite à déterminer la culpabilité ou l’innocence de ces personnes, mes semblables. Pendant des semaines, je fus très éprouvée par cette expérience, voire traumatisée. Je doutais, faisais de terribles cauchemars.
Et, un soir, ma voisine du dessous vint tambouriner à ma porte. On était vendredi et j’étais affairée à la préparation d’un dîner que je souhaitais des plus romantiques. Je recevais chez moi, pour la première fois, un copain rencontré chez des amis communs, trois semaines auparavant. Nous avions respecté l’ordre des choses et après les rendez-vous cafés, expos, cinés et restos, je l’avais invité à venir chez moi, espérant que notre relation amicale prendrait une tournure plus… intime. Une scène de ménage plutôt tapageuse avait lieu à l’étage du dessous. Cris, hurlements, insultes, objets brisés, bruits sourds, cela avait duré plus d’une demie-heure. Puis la porte avait claqué, on avait gravi les escaliers quatre à quatre et quelqu’un manquait défoncer ma porte d’entrée. Lorsque j’ai ouvert, Talia, ma voisine, était en sang. Son bras gauche était démis, sa lèvre et son arcade sourcilière fendues, les yeux avaient d’horribles coquards, elle ne ressemblait plus à rien. Elle était terrifiée, en pleine crise de nerfs et j’eus un mal fou à la calmer. Récemment arrivée de Turquie, Talia avait du mal à s’exprimer en français et son état de choc n’arrangeait rien. J’appelais la police qui vint constater mais sans montrer plus d’intérêt que cela envers la victime, elle fut emmenée par le SAMU à l’hôpital où je l’accompagnais. Son époux n’a pas été inquiété par la Justice et il a recommencé maintes fois. Jusqu’à avant-hier, mais cette fois-ci Talia ne s’en est pas tirée qu’avec des bleus. En tombant, sa tête a heurté la table basse du salon et depuis, elle est dans le coma.
Son mari a été arrêté et moi, je sais maintenant en quoi j’ai été utile, il y a un an de cela…
© 2006 Plum'
00:00 Publié dans Saveur Amère | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note




Commentaires
Une expérience que ne voudrais vivre pour rien au monde.
Ecrit par : matheo | mardi, 02 octobre 2007
Je ne le voudrais pas non plus, quoique mon envie d'assister, ne serait ce qu'une fois aux délibérés, m'aurait peut être poussé à accepter.
Parce que en "âme et conscience", j'ai du mal à y croire. Le caractère, les prèjugés, les opinions politiques et religieuses de chaque juré, ne s'évacuent pas par un simple claquement de doigts. Le tout, à mon avis,doit influencer le jugement de chaque juré.
J'attends que tu nous "imagines" un de ces débats.
Et c'est parti, mon quiqui !!!!
Bonne journée à toi.
Ecrit par : patriarch | mardi, 02 octobre 2007
C'est le revers de la médaille du système des Assises... Faires juger un criminel par ses semblables... Je me demande si finalement, ce n'est pas le pire des jugement, que de se trouver confronté au regard d'un pair...
Ecrit par : Miss Alfie | mardi, 02 octobre 2007
Pour ma part, j'aimerais bien que ça m'arrive. non que je me crois meilleur que les autres, mais parce que je me dis toujours que si je n'y vais pas, peut-être un plus abruti que moi y sera.
Et puis, on ne peut pas passer son temps à dire il faut yaka sans prendre ses responsabilités.
Ecrit par : Claudiogène | mardi, 02 octobre 2007
C'est vrai, on ne se met jamais à la place des juges ou des jurés...
Et ce rendez-vous galant, alors ? Hum.
Ecrit par : Frenchmat | mardi, 02 octobre 2007
Pour en avoir goutté, nous trouvons la description de ce petit déjeuner très réaliste...
Au début nous avons songé à un superbe film "10 hommes en colère" (qui pose beaucoup d'autres questions) mais, non c'est encore autre chose... plaisirs de la littérature, réalité de la vie...
(et le hasard fait nous parlerons de quelque chose de proche dans quelques jours)
A bientôt, Plum', bonne journée
Ecrit par : lucile et lucien | mardi, 02 octobre 2007
Les décisions sont déjà bien difficiles à prendre quand elle nous concernent personnellement, alors faire un choix qui influera tant sur une vie autre...
Encore un texte aimé, tant sur le fond que la forme...
Merci rendu ! ;)
Ecrit par : uhsn | mardi, 02 octobre 2007
Ho que je n'aimerais pas cela, mais alors pas du tout!!!
Et au risque de critiques je dirais même que j'userais de toutes les ruses pour me faire révoquer.
Ecrit par : framboise | mardi, 02 octobre 2007
Certaine de son utilité, on peut l'être en étant confrontée à des sévices graves, mais dans un jury on ne peut se referer à du vécu, donc reste tout de même le pb de conscience que tu analyses bien, au début. Je serai aussi paniquée à l'idée de ne pouvoir avoir de certitude et de devoir trancher !
C'est une responsabilité qui ne m'attire guère.
Bonne soirée, Plum', merci pour ton joli commentaire. Grosses bises.
Ecrit par : lasidonie | mardi, 02 octobre 2007
Merci de ton passage, je ne me promène pas beaucoup sur le net... préparation concours.
Bises
Ecrit par : sheedir | mardi, 02 octobre 2007
A Mathéo : sache tout de même que si un jour tu es choisi, tu n'as pas le droit de refuser. C'est la loi !
A Patriarch : il est évident que cela doit être une mission très difficile, tu as raison. Mais je pense aussi que c'est pour cela que les jurés sont choisis au hasard. Afin qu'il y ait une sorte de mixité.
A Alfie : oui, il y a un côté "non professionnel" qui doit terrifier l'accusé et qui le confronte à ceux qui pourraient être des parents des victimes. Mais bon, dans le temps, c'était l'Eglise qui jugeait. Ce n'était peut-être pas l'équité non plus, question justice...
A Claudiogène : je suis d'accord avec la dernière phrase, effectivement. Si cela devait me tomber dessus, j'assumerai avec, certes, sûrement pas la joie au coeur, mais en me disant que là, je joue un rôle important dans la vie de la société.
A Frenchmat : qu'attends-tu de moi ? Des aveux ? Rappelle-moi, tu n'es ni avocat, ni procureur, ni juré ? Enfin, pas encore. Ben moi, je ne parlerai qu'en présence de mon avocat, na !
A Lucile et Lucien : je suis curieuse de voir de quoi il s'agit, quoique j'ai ma petite idée... Bonne soirée à vous !
A Uhsn : avoir la vie de quelqu'un entre ses main, l'espace d'un procès. Mais le pire, je crois, c'est de ne pas partager l'avis des autres jurés. Quel cauchemar !
A Framboise : eh bien je te souhaite bonne chance, c'est quasiment impossible. A moins d'être victime d'un grave accident le jour même. Et j'ai dit "grave" l'accident...
A Sido : je ne le souhaite pas non plus. Gros bisous à toi, ma Sido !
A Sheedir : bises et bon courage alors, Sandrine !
Ecrit par : Plum' | mardi, 02 octobre 2007
Un rôle pourtant important...mais oui que de cauchemars devant la peur de s'être trompé !!
Ecrit par : antigone | mercredi, 03 octobre 2007
C'est vraiment la chose qui me poursuivrait, je crois.
Ecrit par : Plum' | jeudi, 04 octobre 2007
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