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jeudi, 28 février 2008

L'école assassine

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La froideur du carrelage sous ses genoux contraste avec la chaleur qui envahit son visage. Sa main gauche maintient sa chevelure ramassée contre sa nuque. Elle relève la tête, reprenant sa respiration par la bouche. Ses yeux pleurent et ses voies nasales sont obstruées. Un spasme la secoue à nouveau et, cette fois, c’est un liquide ambré qu’elle expulse avec violence. Les deux tasses d'expresso, ingérées il y a à peine dix minutes, n’auront pas la possibilité de fournir leur quota de caféine et d'alcaloïdes stimulants. Voila, c’est fini. Trois petites minutes ont suffi à ravager son visage. Elle tire la chasse et regarde l’intégralité de ce qui fut son petit déjeuner tourbillonner et disparaître comme le font les mauvais rêves au réveil. Elle se rince la bouche, s’asperge d’eau fraîche et se tamponne doucement les joues et la bouche à l’aide de la serviette éponge. L’odeur de l’assouplissant lui provoque un semblant de nausée qu’elle contrôle. Quoi qu'il en soit, son estomac est vide à présent et il lui semble avoir avalé de l’eau de Javel, tant son œsophage la brûle. Pourvu que sa mère n’ait rien entendu. Elle qui s’inquiète pour tout. Elle ouvre la porte des toilettes le plus doucement possible et essaie de gagner rapidement la salle de bain. En passant devant la cuisine, sa mère l’arrête, un torchon et une tasse à la main.

 

« - Tu as encore vomi.

- Non, répond-elle sans regarder sa mère.

- Cela fait quinze jours que cela dure, tu me crois sourde ? Deux semaines que tu vas rendre ton petit déjeuner dans le quart d’heure qui suit le moment où tu l’as terminé.

- Mais non maman, ce n’est rien. Ne t’inquiète pas.

- Tu es sûre que tu n’es pas enceinte ? Regarde-toi ! Tu es fatiguée, tu es pâle, tu as maigri, tu…

- Mais non, rassure-toi maman, je ne suis pas enceinte. Je suis seulement un peu crevée en ce moment, c’est tout.

- Mais tu viens d’avoir deux semaines de vacances !

- Peut-être bien que oui, et alors ? Il y a les examens à préparer, les devoirs, beaucoup de boulot. Je n’ai pas vraiment profité de mes vacances, tu sais. Mais ne sois pas inquiète, tout va bien. Cela va passer. »

 

Depuis la mort de son père, emporté il y a huit ans par la maladie de Parkinson, sa mère a pris ce que l’on appelle un coup de vieux. Elle n’a plus qu’elle, sa fille. Alors, elle la couve, l’entoure de bons sentiments, l’étouffe de ce trop-plein d’amour qui était sûrement la dose réservée à son père, lorsqu’il était encore en vie.

 

Elle s’engouffre dans la salle de bain et, armée d’un gros pinceau, entreprend de rattraper les dégâts. Mais c’est peine perdue. De grosses larmes coulent sur ses joues, ses mains tremblent et elle est bientôt prise de hoquets  et de gros sanglots. Elle augmente le volume de la radio et, assise sur le bord de la baignoire, tente de se reprendre. C’est vrai, elle ne veut plus aller en classe. C’est vrai, elle ne veut plus être en contact avec eux. C’est vrai, ils lui en font voir de toutes les couleurs. C’est vrai, aujourd’hui elle a peur. Hier matin, I. l’a menacée ouvertement. Il lui a fait des allusions sur ses jambes, sur ses fesses. Il lui a rappelée aussi qu’il fait de la boxe thaï depuis trois ans et qu’il a remporté les championnats régionaux, l’an dernier. Elle ne s’est pas laissée démonter. Elle est allée voir le proviseur afin de tout lui expliquer pendant la récréation. Mais il n’a pas bronché. Il lui a dit que ce n’étaient que des paroles destinées à la déstabiliser. Qu’il fallait qu’elle se montre forte et surtout plus intelligente que cette forte tête de I. Il lui a recommandée de ne pas céder à la panique. Lorsque ses cours se sont terminés, à dix-huit heures, elle avait peur. Elle a marché d’un pas rapide jusqu’à l’arrêt de bus et cela n’a pas loupé : I. et sa bande l’ont rattrapée, à cheval sur leurs scooters. Ils lui ont fait rater deux cars, comme cela, pour le plaisir. Et aucune des personnes présentes à l’arrêt n’a bougé. Alors oui, c’est vrai, elle ne veut plus aller à l’école.

 

Prise de bouffées de chaleur, elle ouvre en grand la fenêtre. Elle regarde le tilleul, dans la cour, qui commence à fleurir. Déjà… Elle entend le bruit des marteaux-piqueurs et des grues, un peu plus loin sur le boulevard, qui s’acharnent depuis deux ans à construire un nouveau centre commercial. Elle se dit que tout pourrait être tellement plus simple…

 

 

Jeudi, 28 février. 8 heures. Le journal de la rédaction présenté par Coralie DESCHAMPS.

« Une dépêche nous apprend le suicide par défenestration, suivi du décès de Mademoiselle Brigitte MULLER âgée de 42 ans.

Professeur de langues, Mademoiselle MULLER enseignait depuis sept ans dans un collège de la banlieue strasbourgeoise. L’établissement classé en ZEP a connu, ces dernières années, une recrudescence d’actes de violence et de vandalisme, souvent perpétrés par les élèves eux-mêmes.

Monsieur FLORENT, l’actuel directeur de l'établissement depuis deux ans, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Selon les collègues de Mademoiselle MULLER, cette dernière se sentait menacée par quelques-uns de ses élèves depuis quelques semaines. Il y a déjà trois mois, rappelez-vous, un professeur se voyait sauvagement agressé à la bombe lacrymogène par une mère d’élève qui n’avait pas accepté la retenue administrée à sa fille.

A l’heure où l’on reparle de cours d’instruction civique et de morale, de respect et de valeurs… »

 

 

 

© 2008 Plum'

Commentaires

l'enseignement est de plus en plus difficile.
Les jeunes gens n'ont plus les notions de valeur que nous ont inculquées nos parents.
Que de drames tel que celui la !
Que de souffrances!

Ecrit par : Matheo | jeudi, 28 février 2008

Je découvre ton blog ,je me souviens l'avoir déjà visité , tu allais souvent chez Uhsn ,qui a fermé son blog d'ailleurs , je le regrette
En lisant cette note ,assez effrayante ,je repense aussi à mes années au lycée dans les années 80 , tout était premis ou presque ,malgré cela , je ne voyais jamais de violence , ni envers les élèves , ni envers les profs ,je ne l'explique pas ,pourqoui tombe t'on aujourd'hui dans la menace et la peur ? A Bientôt

Ecrit par : Jeanne | jeudi, 28 février 2008

On démarre sur une histoire d'anorexie...enfin on l'imagine...et puis cela se termine sur quelque chose d'encore plus terrible peut-être, si cela est possible !
Quel plaisir que de te retrouver Plum'!
Grosses bises, tiens !!

Ecrit par : antigone | jeudi, 28 février 2008

C'est un problème qui revient presque mensuellement dans les journeaux. Sans compter tous ceux tenus sous le boisseau par des proviseurs plus soucieux de leur cotation que de la sécurité de leurs enseignants et même parfois de celle de leurs élèves.
Quand je pense que c'est le travail que veux faire notre petite-fille.

Bonne fin de semaine Plum'.

Ecrit par : patriarch | vendredi, 29 février 2008

Brr, frisson, cela me rappelle les mauvais souvenirs de mes débuts, la fuite fut pour moi le départ professionnel de mon mari outremer, sauvée !! Là-bas tout fut plus facile avec les adolescents.
Mais c'est pire depuis quelques années, je plains bcp mes collègues. La morale ! oui ! mais que les adultes l'apprennent aussi : sans exemple , sans suivi hors de l'école, les leçons n'ont aucune valeur. Il suffit de regarder des reportages à la télé pour être ahuris du comportement de certains adultes...
Bonne journée, gros bisous, Plum'.

Ecrit par : lasidonie | vendredi, 29 février 2008

Hello ma belle,
Comme Antigone les quelques premières lignes... l'anorexie ! Mais tu as déjà écris là dessus il me semble, je me souviens avoir commenté.
Là par contre tu me renvoie illico à une page de l'Alsace de ces jours ci, et où l'avis des blogueurs est retranscrit. On est tout à fait dans le ton !
Mais ce que je vois là, tout comme je l'ai dit chez Claudio très récemment aussi, il faudrait que les parents prennent enfin leurs responsabilités de parents !! Car enfin l'école n'est pas là pour éduquer les enfants à notre place, mais pour les instruire !
Si l'éducation et les valeurs morales de certains parents n'étaient pas aussi "rudimentaires", je ne pense pas qu'on en arriverait aux sommets de violences physique et morale dont parlent nos journaux tous les jours !
Où j' me trompe ?!?!

Gros bisous et bon week end ma belle.

Ecrit par : My | vendredi, 29 février 2008

Beau texte
Pas drôle
Vivement le prochain
pour oublier celui-là

Ecrit par : bruno | vendredi, 29 février 2008

Que dire ? egoistement je pense qu'on n'est pas encore là avec nos élèves en Roumanie, ils se lèvent encore quand on entre en classe : ) et nous offrent des fleurs pour les fêtes !

Ecrit par : Dana | samedi, 01 mars 2008

A Mathéo : tu soulèves un point intéressant Mathéo. Sont-ce les jeunes qui n'ont pas le sens des valeurs que nos parents nous ont inculqués ou leurs parents ?

A Jeanne : je crois que sous le couvert de la liberté, nous sommes arrivés à une permissivité et une indifférence qui n'auraient jamais dû voir le jour, malheureusement.

A Antigone : je reviens, mais tout doucement. Et j'y prends du plaisir aussi.
Moi aussi je t'embrasse !

A Patriarch : mais il faut des enseignants ! C'est un métier magnifique et à vocation. Il faudrait juste que le monde tourne droit et que l'on ne confonde pas "droit de l'enfant" et "enfant-roi".

A Sido : lorsque j'ai vu aux infos, hier, cette prof agressée sauvagement à coups de couteau, pleurer à chaudes larmes en entendant la condamnation du jeune qui l'avait poignardée, cela m'a fait mal au coeur. Cette femme pleurait parce qu'elle estimait que la vie de ce môme était gâchée par un simple manque de communication... et d'éducation. Le monde tourne à l'envers...
Bisous ma Sido et bonne semaine.

A My : nous avons régulièrement des conversations sur ce sujet et nous sommes d'accord. L'autorité (et non l'autoritarisme) n'a jamais été de la maltraitance. Mais aujourd'hui, on confond fessée et violence physique, punition et harcèlement moral. Vive la liberté d'expression et, surtout, rions de bons coeur lorsqu'un bébé dit des gros mots !
Gros bisous et... souhaite-moi une bonne semaine :-(

A Bruno : mais qui t'a dit que le prochain serait plus drôle, hein ?

A Dana : eh bien, vive l'Europe ! Et allons donc prendre des leçons auprès de monsieur Basescu, cela ne nous fera pas de mal...

Ecrit par : Plum' | dimanche, 02 mars 2008

Excellent texte. J'ai du m'y reprendre a 2 fois au moment de lire l'age de la victime. Bravo !

Ecrit par : Vagant | mercredi, 05 mars 2008

Cà, c'est bien ! C'était le but recherché et je suis ravie qu'il soit atteint. Merci Vagant !

Ecrit par : Plum' | jeudi, 06 mars 2008

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