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vendredi, 07 mars 2008

L'amor vous va si bien...

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Elle ouvre la porte de la salle et l’aperçoit. Allongée sur la table, les yeux clos, sa cliente semble dormir. Mon dieu, qu’elle est belle ! Elle doit avoir vingt-deux ans, vingt-cinq au maximum. Elle a de longs cheveux bruns, une peau claire, d’un grain fin. Elle est joliment faite, idéalement proportionnée. Rien, chez cette jeune femme, n’est trop gros ou trop petit. Sa main frôle une cheville délicate mais un peu raide, s’attarde sur un poignet fin mais trop crispé. Une traction des membres assouplira ceux-ci.

 

Nettoyage, antisepsie, asepsie.

 

Délicatement, elle entreprend de lui faire sa toilette. Elle manie la douchette, vérifie la température de l’eau, mouille la longue chevelure. L’eau glisse sur la peau ivoire, la faisant briller sous les lampes telle une statue de marbre.

 

Il y a comme une ombre de sourire sur les lèvres de sa cliente. Normale, se dit-elle, pour une future mariée.

 

Injections de formaldéhyde pour fixer, raffermir. Drainage, canules, pinces à mécher, ciseaux.

 

Elle enroule de longues mèches brunes autour de la brosse ronde tandis que son autre main, armée d’un sèche-cheveux, balaye son souffle chaud sur toute la longueur. Au fur et à mesure du coiffage, la couleur s’éclaire légèrement laissant apparaître de beaux reflets auburn. En un quart d’heure, la masse capillaire est devenue soie, éclat, raideur.

 

Une future mariée… jeune… brune… la peau claire…

 

Elle prépare ses produits sur le meuble prévu à cet effet. Crèmes hydratantes teintées beige rosé et éclat porcelaine, poudre libre translucide, poudre compacte velouté pêche (pour le cou et le décolleté). Elle s’applique. Et l’éponge court doucement sur le visage, sur les paupières, sur les lèvres pâles, n’omettant pas de recouvrir les oreilles, faisant attention de n’oublier aucune de ces petites rides d’expression. Elle se concentre. Et le pinceau, tel un papillon, dépose les poudres, les étale jusqu’à ce que les zones de brillances ne soient plus que matité, velouté. Comme une artiste peintre, elle illumine le visage à coups de fards. Les crayons redessinent les paupières, ourlent une lèvre supérieure légèrement amollie. Des teintes pastelles, du rose pétale, du blanc lys, du caramel et de la châtaigne redonne vie à ce visage, sublimant sa beauté naturelle. Une touche de mascara foncé sur la frange oculaire, un peu de fard à joues sur les lobes d’oreilles, une touche sur le menton et le front avant d’y replacer quelques mèches de cheveux. La bouche sera juste légèrement brillante comme prête à prononcer ce fameux « oui » d’une voix douce de celle qui a été ingénue et ne le sera plus. Elle se recule afin de mieux apprécier son œuvre et, en souriant, chuchote à l’attention de la jeune femme allongée devant elle :

 

« - L’amor vous va si bien… »

 

Elle regarde la pendule publicitaire pendue au mur qui lui fait face. Une heure un quart. Un petit sourire de satisfaction s’ébauche sur son visage. Elle est dans les temps. Encore un petit quart d’heure pour l’habillage et la demoiselle sera prête.

 

De la théorie à la pratique, disait son professeur de biologie cellulaire, il y a quatre-vingt dix minutes. Une de moins et le travail est mal fait, une de plus et le travail est surfait.

 

C’était la bonne époque. Celle où tout n’était que buts à atteindre, rêves à réaliser. Celle où le monde lui appartenait, où tout était permis. Elle avait toujours voulu intégrer le milieu de l’esthétique. Elle n’a pas de regrets même si ses proches n’ont pas toujours bien compris ses choix, ses chemins. Même si les hommes estiment que parler de son travail est un tue l’amour.

 

Pensez donc, thanatopractrice, il y a plus romantique lors d’un premier rendez-vous, non ? 

 

© 2008 Plum'

 

Commentaires

un choix certes un peu difficile...
Bonne journée, et merci de nous offrir une tartine.

Ecrit par : Matheo | vendredi, 07 mars 2008

5 secondes, pas plus. Je suis un peu déçu... par moi, j'aurais aimé me laisser faire plus longtemps.

Ecrit par : Claudiogène | vendredi, 07 mars 2008

Tu ne nous annonces pas l'âge de la "demoiselle". Est ce par pudeur ou discrétion ?" Je suppose que c'était déjà pour un "convolage" et peut être pas le premier ? Je me demande qui tu pensais en faisant cette nouvelle.

Bonne fin de semaine avec bises x2

Ecrit par : patriarch | vendredi, 07 mars 2008

C'est drôle on se croirait dans un épisode des experts !!!
J'imagine bien que d'annoncer un pareil choix à ses proches ne doit pas être facile.
Je me suis posé la même question que Patriarch, à qui ou quoi pensais-tu lorsque cette tartine t'est venue ?
Allez bisous miss de nous trois.

Ecrit par : My | vendredi, 07 mars 2008

C'était trop beau, je savais qu'à la fin une surprise nous attendait. J'ai pensé un moment qu'elle allait revêtir la burkha.
Et j'ai fait connaissance avec un nouveau mot "thanatopractrice"

Ecrit par : Christian | vendredi, 07 mars 2008

C'est le "semble dormir" à la deuxième ligne qui arrive beaucoup trop tôt.

Ecrit par : Claudiogène | vendredi, 07 mars 2008

on s'en doutait bien mais c'est tellement bien écrit qu'on s'y est laissé glisser - merci pour cet agréable moment

bonne soirée

ps: merci aussi pour ton message, c'était super de jouer le jeu ainsi!

Ecrit par : lucile et lucien | vendredi, 07 mars 2008

Pour une fois j'ai "pratiquement su" dès les premières lignes. Et c'était bien le "miracle des voyelles"! Je vais finir par "progresser (sourire)
Merci pour ton passage et le commentaire toujours aussi "prenant".
Amitiés
michel

Ecrit par : michel gonnet | vendredi, 07 mars 2008

Un métier qui demande beaucoup d'amour pour l'être humain, ce qu'il a été, et ce qu'il n'est plus, soudain, dans toute sa vulnérabilité !!!

Ecrit par : antigone | samedi, 08 mars 2008

A Mathéo : c'est vrai qu'on se demande parfois ce qui pousse certaines personnes vers certains métiers. Il y a le hasard, parfois, mais aussi la passion. Car certaines professions sont de vraies vocations.

A Claudiogène : pas grave, on essaiera de faire mieux la prochaine fois. ;-)

A Patriarch : mais si, mais si Walter ! A la troisième ligne...

A My : je ne pensais à personne en particulier. Je regardais une pub sur des produits cosmétiques et... une chose en entraîne une autre. Là-dessus, tu rajoutes l'humeur du moment et hop ! on sombre dans un univers froid, rigide et un peu glauque.
Bisous à la famille !

A Christian : ah, celui-ci je l'ai découvert aussi et je ne suis pas prête à l'oublier !

A Lucile et Lucien : merci à vous, cela m'a fait faire un petit plongeon arrière de vingt-trois années...

A Michel Gonnet : arrrggh ! Décidément, cela devient de plus en plus difficile ! Mais je ne m'avoue pas vaincue, je t'aurai à nouveau ! ;-)

A Antigone : ... et un grand sens de la psychologie avec les proches du défunt...

Ecrit par : Plum' | lundi, 17 mars 2008

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