« 2008-04 | Page d'accueil | 2008-06 »

jeudi, 29 mai 2008

Hét(H)aïre

108776199.jpg

Viens, tu ne crains rien. Approche plus près. Je te plais ? Oh oui, je vois bien que je te plais et je vois aussi que tu hésites. De quoi as-tu donc peur ? De mes lèvres et de mes ongles rouges sang ? De mon sourire carnassier aux dents blanches ? De mes yeux d'or, miroirs de ta folie ?

Je suis là uniquement pour toi, pour satisfaire cette frustration bien enfouie à l’intérieur de toi. La frustration génère l’envie et la jalousie. Elle engendre la colère et la haine. Tu ne vas pas garder tout cela en toi alors que je peux t’aider, te soulager. Ils sont légions celles et ceux qui me désirent, m’appellent, me supplient. Mais je dois m’organiser, comprends-tu ? Si je veux assouvir vos désirs à tous, je dois tout penser, tout mettre en place, tout préparer bien soigneusement. Et, parfois, cela peut me prendre des années. Mon plus grand rêve serait de vous satisfaire à l’échelle mondiale, universelle même ! Pour moi, cela deviendrait le chef-d’œuvre de mon existence ! Mais comme toute grande ambition, elle demande du temps et il ne me faut laisser aucun détail au hasard…

Ah, je vois que tu commences à te détendre. Je perçois dans tes yeux une petite flammèche qui ne demande qu’à devenir brasier. Toi aussi, tu aimes le feu ? Moi, je l’adore ! Il échauffe les sens et purifie tout sur son passage. Je pourrais passer l’éternité à regarder les flammes lécher sensuellement les arbres, les terres, les corps… et s’élever vers le ciel toujours plus fortes et plus nourries au gré du vent et de ses courants. Tu me trouves poétesse ? Tu as raison, je le suis et peu de personnes veulent l'admettre. J’adore les poètes sombres et torturés qui content la Douleur et versifient avec la Mort.

Moi aussi j’aime entendre les cris, les pleurs, les prières. Rien ne me transporte plus que la vue d’un des tiens suintant sa sève de vie, la bouche ouverte appelant l’air, le corps transpercé d’impacts. Pardon ? Tu me trouves cruelle ? Allons ! Tu plaisantes, j’espère ! Dès que je commence à me reposer, à m’endormir, toi, tes pères, tes mères, tes frères et sœurs et même tes fils et filles m’appelez, me suppliez. Vous aimez les combats et la victoire. Moi, je vous les offre, me délectant de trépas et de désespoir. Votre jubilation pour les armes me permet de jouir de vos larmes. Vous donneriez vos âmes pour prendre le pouvoir. J'exauce vos voeux et réécris pour vous l'Histoire... Je suis la geisha de vos chefs d'Etat, la catin de vos économistes, la courtisane de vos chefs religieux. Vous ne pouvez pas vous passer de moi, et ceci, depuis la nuit des temps, depuis la création de l’Homme. D’ailleurs, avoue-le, je ne fais pas mon âge. Et puis les évolutions technologiques sont là pour m’éviter de trop tremper mes mains dans les miasmes de vos colères et de vos folies. Forcément, cela me maintient en pleine forme, il faut l’avouer.

D’ailleurs, je voulais te féliciter toi et les tiens pour les nombreux progrès que vous avez faits tant sur le plan technique que linguistique. Tout est maintenant si « propre », si « aseptisé » que je peux m’en donner à cœur joie, je ne choque presque plus aucun d’entre vous. J’aime ces jolis noms que vous attribuez à mes œuvres : tirs chirurgicaux, purification ethnique, terrorisme… Je fais partie intégrante de votre vie… et de votre mort. On parle des mes exploits pendant que vous dînez, en famille. Et je ne doute même pas que de « voir » mes prouesses, à vos téléviseurs, pendant que vous mastiquez une chair trop cuite, vous excite et facilite votre digestion !

Non, je regrette, je ne suis pas cynique ! Je n’ai pas besoin de faire de l’ironie, vous en faites suffisamment sans que sois obligée d'en rajouter une couche. Obscénités, violences, fanatisme et pornographie sont votre présent et moi, je deviens votre avenir.

Néanmoins, cela m’a fait plaisir de te rencontrer et de discuter avec toi. Tu es un type très intéressant !… A présent on m’attend, l’Afrique, l'Asie, le monde à besoin de moi et je vais devoir y aller. Mais je te fais la promesse solennelle que je reviendrai très, très bientôt. Tu sais que tu peux me faire confiance. Moi, je ne te décevrai pas.

N’oublie pas, mon nom est GUERRE

© 2006 Plum'

lundi, 26 mai 2008

La Soupe de Tortue

846231566.jpg

C’est étrange, un peu comme une remontée des fonds marins. Des grands fonds marins. Il faut respecter des paliers. Le corps redevient humain, se ré-ouvre à la vie terrestre. Les ouïes redeviennent oreilles, les poumons reprennent la place des branchies, on ressent à nouveau le froid de l’eau, le cerveau se ré-oxygène. Peu à peu, il y a prise de conscience du temps, des sons, du toucher, du goût, de toutes ces sensations qui nous font à la fois vibrer et du mal. Ce que l’on appelle si communément la vie sans vraiment réfléchir à tout ce que cela inclut…

 

C’est étrange, un peu comme un éveil après un long coma. Un coma artificiel ou même une période d'hibernation. Il faut se réhabituer. Le corps revient à la vie, chaque membre semble habité par une existence qui lui est propre. Les sons se réapproprient l’atmosphère. Même le silence est sonore. Les muqueuses olfactives perçoivent à nouveau les molécules odorantes tandis que les papilles et bourgeons gustatifs retrouvent la perception des saveurs. Les poumons peuvent à nouveau travailler seuls, on ressent le froid, le chaud, le système pileux fait réagir la peau, on pense, on réfléchit, on réagit. Peu à peu, il y a prise de conscience de l’environnement, du décor, des personnes, de la saison, de l’heure, de tout cet espace temporel qui nous met en place dans notre vie. Ce que l’on appelle si communément l’existence sans vraiment réfléchir à tout ce que cela inclut…

 

C’est étrange, un peu comme une reprise du temps en cours. Un temps qui se serait arrêté pour ce qui m’aurait semblé quelques secondes, quelques minutes, allez ! seulement quelques heures. Il me faut me réhabituer à cette fenêtre sur le monde. Point de vitres mais une parfaite isolation. Pour l’ouvrir et respirer avec les yeux ces odeurs de mots, goûter ces images picturales ou photographiques, il me faut réapprendre à caresser. Doucement, très doucement. Les mots sont en désordre, ils s’épèlent par petits effleurements. Je dois me persuader qu’il n’est pas un ennemi, pas un envahisseur. C’est juste un clavier, un objet inanimé fait de plastique, quelques diodes lumineuses, une certaine ergonomie.

 

Je ne peux rien avancer, je ne veux rien promettre. J’essaie, c’est tout. Aujourd'hui, je patauge dans la soupe. Et j'en suis l'ingrédient principal : la tortue...

 

© 2008 Plum'