dimanche, 31 août 2008

OutreMère

big_5936538_3_450-600.jpg

Elle tient son bébé dans ses bras. Bien enveloppé dans sa couverture jaune pâle, elle le porte serré tout contre elle. Elle se balance d’avant en arrière, dans une cadence douce et chantonne une vieille comptine :

« Elle gigote
Elle zozote
Babille, babillant
Elle a trois ans ! »

Ses yeux fixent un point, droit devant elle, sur le mur. Mais son regard est éteint. Seule sa voix, monocorde, continue de fredonner, presqu’à voix basse :

« Elle papote,
Elle parlote,
Jacasse, jacassant,
Elle a treize ans ! »

De temps à autre, elle réajuste la couverture sur la tête du nourrisson profondément endormi. Son petit corps emmailloté ne bouge pas, bien calé dans les bras maternels, contre le sein, berceau nourrissier. Et elle psalmodie comme pour elle-même :

« Elle jabote,
Elle marmotte,
Bavarde, bavardant,
Elle a trente ans ! »

La porte de la chambre a une partie vitrée au travers de laquelle apparaissent deux visages, celui d’une femme et d’un homme. Ils se parlent, tout en continuant à l’observer mais elle ne les entend pas et continue de se dodeliner sur le même rythme lent afin de ne pas éveiller son tout petit. Et toujours cette voix, douce et presque irréelle, la voix d’un ange :

« Elle radote,
Elle tricote,
Bredouille, bredouillant
Elle a cent ans ! »

Des larmes s’échappent de ses yeux mornes, coulent le long de ses joues livides et s’écrasent en grosses gouttes salées sur le lino vert parfaitement ciré.

« Et elle ? C’est quoi son problème ? » demande l’homme derrière la vitre en la désignant du menton. Les bras croisés, il observe la scène d’un air blasé, presque indifférent.

La femme à ses côtés ouvre un dossier violet et sort deux feuilles avec photographies et graphiques.

« Elle s’appelle Sylvaine R. Elle a vingt-huit ans et a été arrêtée avant-hier. On a retrouvé son bébé de quatorze mois empoisonné. Apparemment, il s’agirait d’un cas de syndrome de Münchhausen. Elle a amené l’enfant à l’hôpital dix-sept fois en cinq mois. C’est un jeune médecin des urgences qui a donné l’alerte. Il avait détecté chez elle un comportement équivoque. Elle maîtrisait un peu trop parfaitement la pathologie et le pronostic de l’affection.
On nous l’a amenée ce matin et là, elle est sous calmant.

- Et cela fait longtemps qu’elle a cette poupée dans les bras, chère consoeur ?

- Depuis son arrestation, semble-t-il. Elle refuse que l’on touche à son poupon. Elle déclenche une névrose hystérique.

- Les objets sont interdits, vous le savez bien. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

- Que voulez-vous qu’il arrive, Docteur ? Le pire, elle l’a déjà fait… »

 

© 2007 Plum'

Syndrome de Münchausen par procuration (source Wikipédia)
Appelé aussi syndrome de Meadow, ce syndrome décrit les patients amenant leurs enfants de façon répétitive aux urgences pédiatriques pour des symptômes qu'ils ont eux-mêmes provoqués. Il serait à l'origine de 8 à 20% des morts subites inexpliquées du nourrisson.

Commentaires

Terrible Plum' mais drôlement bien écrit, vraiment. Bravo. Par contre, j'ai du mal à supporter la vue de cette image en haut, étrangement, encore plus que de lire ton texte...
Bises et bon dimanche à toi !!! Ne cesse pas d'écrire, s'il te plait.

Ecrit par : antigone | dimanche, 31 août 2008

Tu touches du doigt à la misère du monde...
Bon dimanche

Ecrit par : mathéo | dimanche, 31 août 2008

Ta plume chatouille nos émotions, des guilis qui ne provoquent pas que des sourires mais que le coeur se torde de rire ou de mal, n'empêche qu'il vibre... J'ai été absente bien longtemps et suis très heureuse de retrouver tes mots, je te remercie aussi pour ton cadeau et vais transmettre la chaîne, il y a tant de belles araignées qui nous prennent dans leurs filets sur cette toile. Des bisous !

Ecrit par : schizozote | dimanche, 31 août 2008

Un tragique que ta plume restitue avec tant de réalisme que l'on y plonge tout à fait. Le leitmotiv des berceuses en est l'un des élements. Bisous, et bon début de semaine Plum'.

Ecrit par : sido | lundi, 01 septembre 2008

D'où vient-elle, de quelle noirceur innommable, cette violence contre la vie que l'on donne soi-même.

Ecrit par : Sheedir | lundi, 01 septembre 2008

Glups ! Cette lecture m'a glacée. Encore plus quand je lis que ce syndrome existe vraiment ! Quelle horreur.

Ecrit par : Brigitte | mercredi, 03 septembre 2008

A Antigone : je suis de ton avis, Antigone. Je trouve l'illustration sinistre, glauque mais très parlante. (à moi aussi cette poupée me fait froid dans le dos)
Bisous et... bonne lecture ! (grâce à toi, j'ai déjà repéré des romans à déguster durant cet automne)

A Mathéo : c'est gentil, merci ! :-)

A Schizozote : ce petit cadeau est amplement mérité. Et puis, maintenant tu as une plume pour nous offrir un nouvel instant frissonnant fait de mots, d'ambiances comme toi seule en a le secret.
Gros becs à toi, ma petite Schizo !

A Sido : la berceuse, la poupée sont des références à la petite enfance souvent détournées dans les thrillers. Ce qui symbolise la douceur peut très vite incarner l'horreur...
Bisous ma Sido et bon jeudi !

A Sheedir : c'est une maladie, Sandrine. D'ailleurs, la violence elle-même est une maladie. Une maladie incurable...

A Brigitte : ah, l'instinct parental ne se développe pas de la même façon chez tout le monde. Les personnes atteintes de se syndrome doutent tellement de leur potentiel de "bons parents" qu'ils se sentent obligés de faire du mal à leur progéniture. Ils se sentent considérés et revalorisés à l'hopital ou chez le médecin en prouvant qu'ils s'occupent "correctement" de leur enfant...

Ecrit par : Plum' | mercredi, 03 septembre 2008

Ecrire un commentaire