dimanche, 22 juin 2008
Hâte... itude

Je suis pressée, je l’ai toujours été. Depuis ma naissance et jusqu’à maintenant, j’ai toujours eu cette horrible sensation que le temps défilait beaucoup trop vite et que si je ne me pressais pas, je raterais le train de la vie, je resterais à quai.
Déjà bébé, j’étais pressée. Je suis née prématurément à la 34ème semaine de grossesse de ma mère. Je suis arrivée comme un cheveux sur la soupe, sans prévenir ! Ce fut un choc pour mes parents et pour le reste de la famille, d’ailleurs. Je n’étais pas attendue et je me suis invitée au pique-nique annuel des sapeur-pompiers de Pressagny L’Orgueilleux, charmant petit village normand. Remarquez, j’étais au moins sûre d’une chose : ma mère et moi étions entre de bonnes mains…
J’ai grandi et suis rapidement devenue une fillette éveillée, comme on dit… Résultats : à cinq ans je rentrai au CP, puis à quinze ans j’avais mon bac avec mention. Mes parents étaient fiers et moi, ravie pour eux. Je ne fournissais pas particulièrement d’effort, c’était comme cela, j’assimilais facilement au grand dam des autres élèves qui me le faisaient lourdement payer…
A seize ans, alors que j’étais à la fac, j’ai connu mon premier amant. C’était un de mes professeurs, cultivé, séduisant, mûr et… marié, évidemment ! Notre relation clandestine a duré un peu moins de deux ans avant que j’y mette un terme, écoeurée par ses promesses non tenues et par ma crédulité d’adolescente fleur bleue.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire et j’ai vingt ans. J’ai vingt ans et je suis là, sans pouvoir bouger, coincée, cassée, écrasée sous la tôle pliée de ma voiture. J’ai vingt ans et je suis pressée, à la bourre, c’est mon anniversaire, je dois encore tout préparer, tout mettre en place. Si je ne sors pas de la très vite, je vais être franchement en retard.
C’est bizarre tous ces souvenirs qui remontent à la surface : j’ai quatre ans et je suis dans la baignoire avec mon petit frère de deux ans, on s’asperge avec le petit arrosoir de la plage… Et là, j’ai six ans, j’ai coupé les cheveux de ma poupée : une véritable non-vocation pour la coiffure !
J’ai un drôle de goût dans la bouche, pas vraiment précis… Je me sens nauséeuse aussi, étrange…
Ah, ma coupe aux Championnats de France d’Escrime ! Comme papa était fier, ce jour-là ! Ses yeux brillaient, il m’avait emmenée dans un restaurant chic pour fêter cela, j’étais aux anges. Et Lilian, la bague qu’il m’a offerte hier ou… non, peut-être bien avant-hier ! Je ne sais plus trop, c'est fou ça !...
Aujourd’hui c’est mon anniversaire et j’ai… Tiens, je ne m’en souviens plus ! Ce n’est pas possible ! Quel âge ai-je donc aujourd’hui ?
Mais d'où vient cette lumière si éblouissante, si blanche ? Cela me fait mal aux yeux, mais je n’arrive pas à en détacher mon regard… Et j’entends toutes ces voix… D’où peuvent-elles donc provenir ?
Ah, je sais maintenant ! J’ai comme un goût de sang et de bile dans la bouche. C’est désagréable… Je dois encore faire une gingivite sûrement doublée d’une crise de foie…
Je vais être en retard, il faut absolument que je me dépèche. Et ces voix qui m’appellent… Et cette lumière tellement blanche, tellement rassurante… Ah, et pourquoi suis-je si pressée ? Je ne sais plus pourquoi je dois me presser… Je baigne dans la lumière, je me sens si légère, je me sens immatérielle, je suis une plume… Et je m’envole, dans la lumière blanche…
Aujourd’hui, j’ai… cessé d’être pressée…
Aujourd’hui..., tout s’est... ralenti… tout... s’est arrêté… pour moi…
© 2006 Plum'
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jeudi, 29 mai 2008
Hét(H)aïre
Viens, tu ne crains rien. Approche plus près. Je te plais ? Oh oui, je vois bien que je te plais et je vois aussi que tu hésites. De quoi as-tu donc peur ? De mes lèvres et de mes ongles rouges sang ? De mon sourire carnassier aux dents blanches ? De mes yeux d'or, miroirs de ta folie ?
Je suis là uniquement pour toi, pour satisfaire cette frustration bien enfouie à l’intérieur de toi. La frustration génère l’envie et la jalousie. Elle engendre la colère et la haine. Tu ne vas pas garder tout cela en toi alors que je peux t’aider, te soulager. Ils sont légions celles et ceux qui me désirent, m’appellent, me supplient. Mais je dois m’organiser, comprends-tu ? Si je veux assouvir vos désirs à tous, je dois tout penser, tout mettre en place, tout préparer bien soigneusement. Et, parfois, cela peut me prendre des années. Mon plus grand rêve serait de vous satisfaire à l’échelle mondiale, universelle même ! Pour moi, cela deviendrait le chef-d’œuvre de mon existence ! Mais comme toute grande ambition, elle demande du temps et il ne me faut laisser aucun détail au hasard…
Ah, je vois que tu commences à te détendre. Je perçois dans tes yeux une petite flammèche qui ne demande qu’à devenir brasier. Toi aussi, tu aimes le feu ? Moi, je l’adore ! Il échauffe les sens et purifie tout sur son passage. Je pourrais passer l’éternité à regarder les flammes lécher sensuellement les arbres, les terres, les corps… et s’élever vers le ciel toujours plus fortes et plus nourries au gré du vent et de ses courants. Tu me trouves poétesse ? Tu as raison, je le suis et peu de personnes veulent l'admettre. J’adore les poètes sombres et torturés qui content la Douleur et versifient avec la Mort.
Moi aussi j’aime entendre les cris, les pleurs, les prières. Rien ne me transporte plus que la vue d’un des tiens suintant sa sève de vie, la bouche ouverte appelant l’air, le corps transpercé d’impacts. Pardon ? Tu me trouves cruelle ? Allons ! Tu plaisantes, j’espère ! Dès que je commence à me reposer, à m’endormir, toi, tes pères, tes mères, tes frères et sœurs et même tes fils et filles m’appelez, me suppliez. Vous aimez les combats et la victoire. Moi, je vous les offre, me délectant de trépas et de désespoir. Votre jubilation pour les armes me permet de jouir de vos larmes. Vous donneriez vos âmes pour prendre le pouvoir. J'exauce vos voeux et réécris pour vous l'Histoire... Je suis la geisha de vos chefs d'Etat, la catin de vos économistes, la courtisane de vos chefs religieux. Vous ne pouvez pas vous passer de moi, et ceci, depuis la nuit des temps, depuis la création de l’Homme. D’ailleurs, avoue-le, je ne fais pas mon âge. Et puis les évolutions technologiques sont là pour m’éviter de trop tremper mes mains dans les miasmes de vos colères et de vos folies. Forcément, cela me maintient en pleine forme, il faut l’avouer.
D’ailleurs, je voulais te féliciter toi et les tiens pour les nombreux progrès que vous avez faits tant sur le plan technique que linguistique. Tout est maintenant si « propre », si « aseptisé » que je peux m’en donner à cœur joie, je ne choque presque plus aucun d’entre vous. J’aime ces jolis noms que vous attribuez à mes œuvres : tirs chirurgicaux, purification ethnique, terrorisme… Je fais partie intégrante de votre vie… et de votre mort. On parle des mes exploits pendant que vous dînez, en famille. Et je ne doute même pas que de « voir » mes prouesses, à vos téléviseurs, pendant que vous mastiquez une chair trop cuite, vous excite et facilite votre digestion !
Non, je regrette, je ne suis pas cynique ! Je n’ai pas besoin de faire de l’ironie, vous en faites suffisamment sans que sois obligée d'en rajouter une couche. Obscénités, violences, fanatisme et pornographie sont votre présent et moi, je deviens votre avenir.
Néanmoins, cela m’a fait plaisir de te rencontrer et de discuter avec toi. Tu es un type très intéressant !… A présent on m’attend, l’Afrique, l'Asie, le monde à besoin de moi et je vais devoir y aller. Mais je te fais la promesse solennelle que je reviendrai très, très bientôt. Tu sais que tu peux me faire confiance. Moi, je ne te décevrai pas.
N’oublie pas, mon nom est GUERRE…
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jeudi, 28 février 2008
L'école assassine

La froideur du carrelage sous ses genoux contraste avec la chaleur qui envahit son visage. Sa main gauche maintient sa chevelure ramassée contre sa nuque. Elle relève la tête, reprenant sa respiration par la bouche. Ses yeux pleurent et ses voies nasales sont obstruées. Un spasme la secoue à nouveau et, cette fois, c’est un liquide ambré qu’elle expulse avec violence. Les deux tasses d'expresso, ingérées il y a à peine dix minutes, n’auront pas la possibilité de fournir leur quota de caféine et d'alcaloïdes stimulants. Voila, c’est fini. Trois petites minutes ont suffi à ravager son visage. Elle tire la chasse et regarde l’intégralité de ce qui fut son petit déjeuner tourbillonner et disparaître comme le font les mauvais rêves au réveil. Elle se rince la bouche, s’asperge d’eau fraîche et se tamponne doucement les joues et la bouche à l’aide de la serviette éponge. L’odeur de l’assouplissant lui provoque un semblant de nausée qu’elle contrôle. Quoi qu'il en soit, son estomac est vide à présent et il lui semble avoir avalé de l’eau de Javel, tant son œsophage la brûle. Pourvu que sa mère n’ait rien entendu. Elle qui s’inquiète pour tout. Elle ouvre la porte des toilettes le plus doucement possible et essaie de gagner rapidement la salle de bain. En passant devant la cuisine, sa mère l’arrête, un torchon et une tasse à la main.
« - Tu as encore vomi.
- Non, répond-elle sans regarder sa mère.
- Cela fait quinze jours que cela dure, tu me crois sourde ? Deux semaines que tu vas rendre ton petit déjeuner dans le quart d’heure qui suit le moment où tu l’as terminé.
- Mais non maman, ce n’est rien. Ne t’inquiète pas.
- Tu es sûre que tu n’es pas enceinte ? Regarde-toi ! Tu es fatiguée, tu es pâle, tu as maigri, tu…
- Mais non, rassure-toi maman, je ne suis pas enceinte. Je suis seulement un peu crevée en ce moment, c’est tout.
- Mais tu viens d’avoir deux semaines de vacances !
- Peut-être bien que oui, et alors ? Il y a les examens à préparer, les devoirs, beaucoup de boulot. Je n’ai pas vraiment profité de mes vacances, tu sais. Mais ne sois pas inquiète, tout va bien. Cela va passer. »
Depuis la mort de son père, emporté il y a huit ans par la maladie de Parkinson, sa mère a pris ce que l’on appelle un coup de vieux. Elle n’a plus qu’elle, sa fille. Alors, elle la couve, l’entoure de bons sentiments, l’étouffe de ce trop-plein d’amour qui était sûrement la dose réservée à son père, lorsqu’il était encore en vie.
Elle s’engouffre dans la salle de bain et, armée d’un gros pinceau, entreprend de rattraper les dégâts. Mais c’est peine perdue. De grosses larmes coulent sur ses joues, ses mains tremblent et elle est bientôt prise de hoquets et de gros sanglots. Elle augmente le volume de la radio et, assise sur le bord de la baignoire, tente de se reprendre. C’est vrai, elle ne veut plus aller en classe. C’est vrai, elle ne veut plus être en contact avec eux. C’est vrai, ils lui en font voir de toutes les couleurs. C’est vrai, aujourd’hui elle a peur. Hier matin, I. l’a menacée ouvertement. Il lui a fait des allusions sur ses jambes, sur ses fesses. Il lui a rappelée aussi qu’il fait de la boxe thaï depuis trois ans et qu’il a remporté les championnats régionaux, l’an dernier. Elle ne s’est pas laissée démonter. Elle est allée voir le proviseur afin de tout lui expliquer pendant la récréation. Mais il n’a pas bronché. Il lui a dit que ce n’étaient que des paroles destinées à la déstabiliser. Qu’il fallait qu’elle se montre forte et surtout plus intelligente que cette forte tête de I. Il lui a recommandée de ne pas céder à la panique. Lorsque ses cours se sont terminés, à dix-huit heures, elle avait peur. Elle a marché d’un pas rapide jusqu’à l’arrêt de bus et cela n’a pas loupé : I. et sa bande l’ont rattrapée, à cheval sur leurs scooters. Ils lui ont fait rater deux cars, comme cela, pour le plaisir. Et aucune des personnes présentes à l’arrêt n’a bougé. Alors oui, c’est vrai, elle ne veut plus aller à l’école.
Prise de bouffées de chaleur, elle ouvre en grand la fenêtre. Elle regarde le tilleul, dans la cour, qui commence à fleurir. Déjà… Elle entend le bruit des marteaux-piqueurs et des grues, un peu plus loin sur le boulevard, qui s’acharnent depuis deux ans à construire un nouveau centre commercial. Elle se dit que tout pourrait être tellement plus simple…
Jeudi, 28 février. 8 heures. Le journal de la rédaction présenté par Coralie DESCHAMPS.
« Une dépêche nous apprend le suicide par défenestration, suivi du décès de Mademoiselle Brigitte MULLER âgée de 42 ans.
Professeur de langues, Mademoiselle MULLER enseignait depuis sept ans dans un collège de la banlieue strasbourgeoise. L’établissement classé en ZEP a connu, ces dernières années, une recrudescence d’actes de violence et de vandalisme, souvent perpétrés par les élèves eux-mêmes.
Monsieur FLORENT, l’actuel directeur de l'établissement depuis deux ans, n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Selon les collègues de Mademoiselle MULLER, cette dernière se sentait menacée par quelques-uns de ses élèves depuis quelques semaines. Il y a déjà trois mois, rappelez-vous, un professeur se voyait sauvagement agressé à la bombe lacrymogène par une mère d’élève qui n’avait pas accepté la retenue administrée à sa fille.
A l’heure où l’on reparle de cours d’instruction civique et de morale, de respect et de valeurs… »
© 2008 Plum'
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lundi, 18 février 2008
SoufFrance
Cette nuit, Monsieur Armand est décédé rue Magenta, à la sortie du café « Les Bons Vivants ». Un peu plus éméché qu’à l’accoutumée, il a fait une mauvaise chute sur le bord du trottoir. Il ne laisse pas grand-chose derrière lui, si ce n’est Françoise, dite « Fanfan ».
Drôle de couple que ces deux-là réunis par les aléas de la vie, il y a plus de vingt-cinq ans. Ils se sont connus à une « soirée » organisée par les copains de la clôche, sous le pont Henri II, se sont disputés une cigarette, ont bien failli se taper dessus, ont réglé leur différend grâce à une bouteille de mousseux et ne se sont plus jamais quittés.
Fanfan, c’est un mètre cinquante-quatre de gentillesse personnifiée et quarante-trois kilos d’éclats de rire. Elle rit toute la journée Fanfan, elle rit quand cela va bien et même quand cela ne va pas. Fanfan dit que le rire est le propre de l’homme et qu’elle, du coup, est toujours rutilante. Fanfan et son sourire auquel il manque une canine, Fanfan et ses petites rides profondes aux coins de ses yeux toujours si tristes…
Tristes d’avoir perdu ses trois enfants dans un terrible accident de voiture, un jour de novembre 1974… Alors Fanfan a tout abandonné : son existence confortable, son mari à qui elle ne pouvait pardonner de s’en être sorti indemne, sa petite vie en pavillon, tout ce qu’elle affectionnait et qui la rassurait. Elle a changé de région, n’a pas trouvé de travail, a fait de très, très, très mauvaises rencontres dont sa joue droite en affiche à vie les séquelles et puis il y a eu Armand…
Armand et son chapeau melon, sa cravate trouée et son costume élimé jusqu’à la trame… Armand que tout le quartier appelait « Monsieur le Baron », s’il vous plait ! Armand et ses bonnes manières, son talent pour l’origami, son phrasé « grande classe » inimitable…
Armand a été le majordome de Monsieur et Madame de B… pendant trente-six ans, des années à servir le grâtin de la société, à écouter les confidences sans jamais les trahir. Monsieur de B… était un riche industriel, passionné par la peinture et la sculpture, quant à Madame, elle aimait l’opéra, la grande musique. Armand avait été initié, Armand était cultivé, Armand était un homme bien…
A l’ouverture du testament de Monsieur de B…, après sa mort, il y eut un énorme scandale : Armand héritait du mas près de Tarascon. Madame de B… et ses enfants s’y sont violemment opposés et Armand a préféré tout abandonné, offensé au plus profond de son cœur par les propos plus que désobligeants dont il venait de faire les frais et l'humiliation subie.
Armand et Fanfan, des oubliés de l’existence, sous-hommes et sous-femmes de la "France de tout en bas", que la vie a malmené plus violemment que d’autres. Ils ont erré, se sont cherchés, se sont trouvés, se sont réchauffés leurs âmes blessées, se sont protégés l’un et l’autre et finalement se sont aimés…
Ce matin, Fanfan est toute seule avec, dans la main, une rose faite en papier de journal. Une petite rose faite de mots relatant la politique, les faits divers… Ce matin, Fanfan a le sourire qui tremble et ses yeux sont noyés par les larmes qu’ils essaient de retenir. Ce matin, Fanfan regarde son drôle d’héritage : une otarie, un canard, un chat, une gitane et une rose…
Chefs-d’œuvre de patience et de papiers pliés, cadeaux précis et précieux, c’est tout l’amour d’Armand, de Monsieur le Baron, qu’elle tient dans sa main…
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mercredi, 30 janvier 2008
Poupée désir, poupon frisson...

Au début, Elle m’a trouvé mignonne. Oh, même plus que cela ! Elle me disait que j’étais jolie comme un petit cœur, que j’étais belle comme le jour. Elle me disait que c’était pour cela que l’on m’avait appelé Aurore. Comme les levers de soleil sur la mer. Comme les aurores boréales. Moi, je ne sais pas ce que cela veut dire boréale. Mais Elle souriait tellement chaque fois qu’Elle me le disait que je savais que boréale cela voulait dire beau, en réalité. Elle adorait m’habiller avec de belles robes dans lesquelles je pouvais tourner et faire comme les danseuses en tutu. Elle me mettait des jupons, en dessous, et laissait toujours dépasser de la dentelle. La robe jaune était ma préférée. Elle avait une ceinture en tissu qu’Elle fermait en faisant un gros nœud dans mon dos. Elle me coiffait aussi. Elle me faisait des couettes bien hautes sur la tête. Parfois, cela me tirait tellement les cheveux que j’en avais les larmes aux yeux. Elle sortait alors son mouchoir de sa poche et m’essuyait les joues et Elle me disait en souriant qu’il me faudrait toujours souffrir pour être la plus belle. Mais que le jeu en vaudrait toujours la chandelle. Cela, je n’ai jamais compris ce que cela veut dire. Lorsqu’Elle avait fini de nouer les rubans jaunes autour de mes couettes et que j’étais prête à montrer à Papa comme j’étais jolie, Elle me retenait par le bras et Elle me disait en faisant un petit bruit avec sa langue :
« - Tss-tss-tss ! Minute, papillon, je n'ai pas terminé ! Là, tu es juste jolie et moi je veux que ma petite Aurore soit la plus belle. »
Elle prenait le fer à friser et me faisait de belles anglaises, me mettait des socquettes blanches avec un liseré en dentelles et m’attachait mes chaussures vernies noires. Je devais alors faire un tour complet sur moi-même, lentement, sous son regard auquel aucun détail n’échappait. Elle ouvrait l’armoire de toilette et prenait le flacon d’Eau de Cologne et me passait le gros bouchon derrière les oreilles. Puis, Elle me prenait par la main et m’amenait jusqu’au salon où papa lisait son journal. Je devais rester cachée derrière le mur pendant qu’Elle m’annonçait :
« - Chéri ? Veux-tu voir la plus jolie petite fille que la Terre n’ait jamais portée ? Veux-tu voir la plus charmante des enfants ? Chéri, désires-tu connaître la véritable signification du mot « poupée » ? »
J’entendais papa plier son journal et je reconnaissais le bruit de ses lunettes qu’il posait alors sur la table. Je m’avançais vers lui, faisait une révérence et tournait lentement sur le tapis épais du salon. Papa se levait, me prenait la main et me faisait faire encore un tour de valse en me disant que j’étais la plus belle chose qui puisse exister ici-bas. Moi, je souriais, j’étais fière. Je levais mes bras vers lui et alors qu’il commençait à me soulever, Elle, maman, disait d’un ton presqu’affolé :
« - Attention, mon chéri, tu vas froisser sa robe ! »
Il me reposait alors et je devais rester debout, sans bouger, jusqu’à ce que nous passions à table. Pour ne pas froisser ma belle robe jaune. Pour ne pas la salir, aussi.
Et puis tout a changé, un jour. La dame de la DDASS est venue assez souvent chez papa et maman. Maman avait moins de temps pour moi. Quelquefois, Elle me laissait en pyjama pendant deux ou trois jours. Quelquefois aussi, Elle oubliait de me donner le petit déjeuner ou le dîner. Elle ne me faisait plus de compliment. Je croyais que j’avais fait quelque chose de mal. Et lorsque je lui parlais, Elle ne me répondait pas. Elle ne me préparait plus pour les après-midi où Elle recevait les dames de la Paroisse, pour le thé. Je devais rester à la cuisine.
Un jour, Elle ne m’a pas vue et a failli tomber en trébuchant sur mon pied. J’ai eu très mal et Elle, Elle a eu très peur. Elle s’est retournée et m’a donné une grande gifle en criant :
« - Je vais le dire à ton père, petite peste ! N’oublie jamais que tu n’es rien sans Moi ! Tu m’entends ? Tu n’es rien qu’un vilain petit rat ! Tu es laide et sale. Il n’y a que moi qui peux te rendre jolie. Toi, tu n’es rien qu’une Horror ! Pourquoi crois-tu que tes parents t’ont abandonnée ? Parce que tu es laide et méchante, tout simplement. Les mamans veulent de jolies petites filles pas des Errors dans ton genre. D’ailleurs, tu vas débarrasser ta chambre, nous avons un petit prince qui arrive après-demain. Toi, à partir de ce soir, tu dormiras dans le petit bureau. »
Mon nouveau petit frère est malheureux, il pleure tout le temps. Il n’aime pas qu’Elle l’habille avec le petit costume en velours bleu et le nœud papillon. Il n’aime pas qu’Elle le coiffe avec la raie sur le côté et qu’Elle l’empêche d’aller jouer dehors. Il a déjà fait deux fugues, mon nouveau petit frère. Il est souvent puni et privé de manger.
Mon nouveau petit frère, il est comme moi. Lui non plus n’aime pas notre famille d’écueil…
© 2008 Plum'
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mardi, 22 janvier 2008
RESTE ! (ode du coeur)

Reste !
Reste, je t’en prie. Assieds-toi et si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour toi. S’il te plaît.
Je sais… Enfin, non, en fait, je ne sais pas. Je ne m’imagine même pas. Même si j’essaie. Et c’est difficile, crois-moi. Qui peut envisager cela sans l’avoir jamais vécu ? Personne, c’est impossible.
Allez, reste ! Viens et regarde-moi. N’aie pas honte. C’est moi qui devrais avoir honte, tu sais. Même si je n’y suis pour rien dans tes histoires, dans ta vie. Dans vos vies. Nous, ceux de l’autre côté, devrions avoir honte. Tous, sans exception ! Parce que si nous ressentions ne serait-ce qu’un infime sentiment de culpabilité, peut-être que tout cela n’existerait plus. Jamais ! Du moins chez nous, ici, dans le pays de la liberté, de l’égalité (pfft, tu parles !), de la fraternité (qui sait encore ce que ces mots signifient, hein ?).
Reste ! Je te le demande, je t’en supplie. Je veux partager ce moment avec toi. Je ne veux pas consommer, avaler sans réfléchir. Machinalement, comme d’habitude. Non, je veux sentir chacune de ces bouchées que tu mâcheras, que tu goûteras, que tu avaleras, que tu digéreras. Je veux manger avec toi pour que tu vives. Encore. Comment avons-nous pu en arriver là ? Que s'est-il passé ?
Reste ! Ce n’est pas grand-chose, c’est vrai, mais cela va te faire du bien, je t’assure. Un œuf dur avec de la mayonnaise, du hachis parmentier avec de la salade verte, un morceau de fromage, un bout de pain et un verre de vin. Une île flottante pour le dessert et un café. Rien d’extraordinaire, tu vois. Mais cela va te réchauffer le cœur et l’âme, je te le promets.
Reste ! Allez, prends place et essaie de te détendre. Je me doute combien cela ne doit pas être facile pour toi. Mais n’abandonne pas. Surtout pas. Même si tu es fatigué, même si tu ne vois pas d’issue, même si ta vie t’encombre souvent, ne baisse pas les bras.
Reste, s’il te plaît. Je te le demande de tout mon cœur.
Reste pour te prouver que là, dans ta poitrine, il y a encore une petite flamme qui brûle.
Reste, parce que tu n’es pas mort, tu n’es pas rien.
Reste ! Ici c’est le resto de la Vie et il nourrit encore bien des espoirs.
Reste et ne me parle pas d’humiliation, de déshonneur, d’indignité. Oh non ! Ces mots-là n’ont pas leur place ici. Ils ne s’appliquent pas à toi ni à aucun de celles et ceux qui viennent ici.
Reste, s’il te plaît. Je te le demande encore une fois. Ici, on parle de nos rêves, de promesses et d’espérance. Ici, on croit en toi et l’on sait très bien que tu n’es que l’innocente victime d’un système pourri.
Reste et… Non, tais-toi ! C’est moi qui te remercie. Sincèrement…
© 2008 Plum'
Près de 700.000 personnes ont eu recours aux Restos du Coeur lors de la campagne de l'hiver 2006-2007, soit 20.000 personnes (+3%) de plus que l'hiver précédent, selon des chiffres dévoilés par l'association, le 27 mars 2007, alors qu'elle entamait sa dernière semaine de distribution alimentaire de la saison.
A leur création, en 1985, les Restos du Coeur distribuaient 8.5 millions de repas contre 81.7 millions l'année dernière...
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jeudi, 22 novembre 2007
Mise en trop... pis !
Je suis là, assise en face de lui et j’ai du mal à soutenir son regard. Pourtant, je sais ou plutôt je dois affronter ses yeux. C’est impératif ! Je le sens à m’observer avec une seule idée en tête : plonger ses prunelles en moi afin de me découvrir, me déshabiller, me fouiller… Et pour cela, il doit arriver à croiser les miennes, afin de les hypnotiser, de les posséder.
J’ai toujours du mal avec ce genre de type. Sa voix est trop agréable avec des mots bien articulés et caressants, mais je sens en lui une poigne, une force bien trop tranquille. Je m’en veux d’être impressionnée à ce point, d’être si impressible. Il le sait et je sais qu’il le sait à sa façon de baisser d’un demi-ton son timbre. A présent, il me parle, il m’explique, illustrant ses propos à grand renfort de métaphores. Il s’adresse à moi comme à une enfant ou une personne malade.
J’attends la question. Je la crains. Mais je sais que je n’y échapperai pas.
Mes mains sont moites et je n’ose pas les poser sur la table, de peur de laisser mes empreintes d’inquiétudes humides. Je rêve de mettre mes mains, l’une contre l’autre, entre mes cuisses, bien à l’abri. Mais cela ne se fait pas. Et encore moins lorsque l'on porte une robe !
Mes pieds sont possédés. Ils désirent s’enfuir et il me faut énormément me concentrer pour qu’ils restent joints, bien à plat au sol, sans bouger.
J’ai des frissons. Plus j’écoute sa voix et plus je me sens tressaillir. A force d’essayer de maitriser tout mon corps, je commence à sentir ma colonne vertébrale se raidir. J’ai froid mais j’éprouve également une certaine sensation de chaleur, d’étouffement. C’est indicible mais cela ne demande qu’à s’épanouir, qu’à m'envahir…
Ca y est ! Il a terminé sa phrase par un phonème montant. Mon dieu, il vient de me poser une question ! Je ne l’ai même pas entendue. Ma bouche est sèche et ma langue caresse des lèvres sableuses. Je sens ma gorge se serrer et mon cœur battre trop fort. Devant moi, il y a un verre d’eau. Mais boire signifierait mon trouble…
Je ferme mes yeux brûlants essayant de réfléchir vite. Le faire répéter reviendrait à avouer que je ne l’écoute pas. Mais comment faire ? Je dois braver son regard et lui sourire. Oui, c’est cela ! Un sourire qui en dit long, qui ironise, qui charme… Un sourire qu’il interprètera comme il le souhaite. Un sourire qui sera mon miroir aux alouettes… Si seulement ma lèvre supérieure cessait de trembler, je me sentirais déjà plus détendue. J'éprouve une réelle difficulté, ma bouche est si sèche qu'elle me donne l'impression que mes lèvres vont se déchirer...
Mes mains sont comme deux serviettes éponge trempées, quel cauchemar ! Je suis persuadée qu’il va me raccompagner et qu’il ne me rappellera pas. C’est même certain. J’ai tout gâché, c’est de ma faute…
Il se lève, je me lève. J’ai la tête qui tourne un peu et j’ai du mal à déglutir. Il me raccompagne, promet de me rappeler.
L’air frais, dehors, me fait du bien, me revigore. Je sais bien qu’il ne me donnera jamais de ses nouvelles. Je sens bien que je ne l’intéresse pas. Je ne peux pas lui en vouloir…
Je m’appelle Odette, j’ai cinquante-deux ans et je suis RMIste depuis quatre ans. Aujourd’hui, j’avais un entretien, dans un grand magasin, pour un emploi de vendeuse en fruits et légumes.
Je crois bien que je l’ai foiré…
© 2006 Plum'
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jeudi, 15 novembre 2007
Trois secondes...

Elle est jolie, Candy. Dès sa venue au monde elle a su conquérir son monde.
Aujourd’hui, elle a quatre ans. Déjà… Ses grands yeux couleur outreciel s’émerveillent chaque jour comme deux fenêtres ouvertes sur la vie. De jolies boucles caramiel encadrent ce mignon minois. Sa bouche a des lèvres délicatement ourlées qui s’épandent en risettes qui elles-mêmes se répandent en rigolades et deviennent cascades. Le teint de porcelaine se réchauffe d’une délicate nuance de rose pâle couleur de pétale. Elle est si jolie, Candy...
Elle était joie de vivre, elle était potelée, elle était sucrée comme un bonbon, Candy. Elle était le désir de chaque mère en instance, de chaque père en latence. C’était un petit bout d’enchanteresse demi-ciel, une sylphide gracieuse…
C’était un bonheur en devenir… C’était, car lorsqu’autour du berceau se penchent les fées, il ne faut pas négliger la magicienne qui, mêlée aux autres, exhale ses oracles en marmonnant les mots du pays des Ombres.
Jeudi, 15 novembre 2007, 07:45 am
Candy trottine sur le trottoir, sa menotte bien protégée dans celle de sa maman. Le jour se lève, doucement, à pas de loup. En cette saison, la brume matinale entoure d’une aura bleutée les toits qui laissent s’évader la fumée des habitations frileuses. Au loin, les corbeaux survolent les champs gelés, se détachant en ombres chinoises sur un fond céleste rose orangé. Candy aime ces aurores où, bien emmitouflée dans son manteau rouge, elle rejoint son école, son autre maison…
Aujourd’hui, maman lui a mis des gants de grande, ceux qui ont des doigts. C’est rigolo, on sent bien tout ce que l’on touche, tout ce que l’on tient. Ils sont rouges avec un doigt de chaque couleur comme l’arc-en-ciel ! Elle a également l’écharpe assortie et qui se termine par des pompons colorés. Candy aime bien ce moment de complicité silencieuse. Elle souffle car de la buée s’échappe de sa bouche et ouvre cette dernière pour avoir la langue toute fraiche !
Elles entrent dans la boulangerie de madame Ferrara et Candy se choisit un croissant fourré aux amandes. Madame Ferrara lui donne même un bonbon en sucre comme tous les jours car « elle est trop mignonne, cette pitchoune ! ». Elles ressortent et continuent leur petit bonhomme de chemin. On commence à apercevoir un bout du bâtiment scolaire. Candy a son lacet ouvert et maman lui demande de tenir la baguette de pain pendant qu’elle le renoue.
Elles n’ont pas le temps de réagir mais se retrouvent, comme deux papillons de nuits, accrochées dans la lumière blanche des phares. Candy est projetée en l’air par sa maman, loin, le plus loin possible. Elle retombe en hurlant de douleur alors que le véhicule fou crucifie sa mère contre le mur.
Trois secondes…
Juste trois secondes pour perdre celle qui était là, pour elle, depuis toujours.
Trois secondes…
Même pas le temps d’un bisou. A peine celui d’un battement de cils.
Trois secondes…
Et toute une vie qui la laissera, toujours, craintive à l’idée d’être abandonnée, encore.
Trois secondes…
Pour qu’un trop jeune homme s’extirpe de la carcasse de tôle en titubant, l’haleine chargée d’alcool, les yeux hagards.
Trois secondes…
Pour que la sucrée Candy devienne amère, sans sa mère. Pour que la sucrée Candy devienne acide et perde à tout jamais son côté candide.
Trois secondes pour goûter le bout d'un croissant aux amandes, pour enfiler une paire de gants avec des doigts, pour devenir une orpheline…
© 2006 Plum'
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vendredi, 09 novembre 2007
TORVE STORY 12

Je rentrai chez moi, l’esprit assez mitigé. Avant ce soir-là, je ne connaissais pas les parents de Maryline. Je savais par cette dernière que les relations père-fille n’étaient pas des meilleures. Le père de Maryline avait toujours imposé sa loi. Lieutenant-colonel dans l’armée, il avait toujours dirigé. Sa famille n’avait pas échappé à cette règle. C’était un homme bon, droit mais avec une fâcheuse tendance à attendre des siens la même obéissance aveugle que celle de ses hommes. Sa femme, son fils et sa fille avaient donc appris à ne jamais discuter lorsqu’il émettait un avis ou un ordre. Enfin, presque. Car Jérôme, le frère ainé de Maryline, avait fini par quitté la maison et même la France, ne supportant plus ce qu’il jugeait être les excès d’autorité de son père. Il avait pris son courage à deux mains et avoué à son père son homosexualité. Et sans attendre sa réaction, il était parti rejoindre son « chum » au Québec avec lequel il coulait des jours heureux. Il ne rentrait qu’une fois tous les deux ans pour les fêtes de fin d’année. Ses parents n’avaient jamais éprouvé l’envie de lui rendre visite au Canada, d’ailleurs son père ne voulait pas entendre parler de Théobald. Il n’avait jamais admis les préférences sexuelles de son fils et avait carrément choisi de les occulter. Ainsi, Jérôme était parti faire sa vie au Québec où, officiellement, il restait très discret sur sa vie intime de play-boy, au grand dam de ses parents. Les voisins, les collègues de caserne et les commerçants du quartier se contentaient donc de cette version aseptisée et légèrement retouchée depuis douze années, maintenant.
Maryline avait mal vécu le départ de ce grand frère fantaisiste et un peu rebelle, toujours prêt à l’écouter et à la conseiller. Il était pour elle un modèle de gentillesse et d’honnêteté. Cette désertion l’avait sérieusement perturbée, lui faisant repiquer sa seconde. La nourriture était devenue un refuge agréable dans lequel elle retrouvait un peu de cette chaleur affective qui lui manquait tant. La mère de Maryline, quant à elle, ne voyait pas ce qui se passait alors. Toute à son chagrin face à ce départ filial inopiné et aux critiques incessantes de son mari concernant le fruit de ses entrailles, elle vivait dans un quotidien d’automatismes. Et lorsqu’elle était seule, cette femme meurtrie feuilletait durant des heures les albums-photos qui lui rappelaient ces doux moments de bonheur familial apparent.
Seule, livrée à elle-même, Maryline avait rencontré Jakub, un soir, à la bibliothèque. C’était un homme d’une bonne trentaine d’années et qui enseignait le français dans une association polonaise. Jakub était beau, souriant, avec des yeux bleus perçants et ce petit accent craquant… Il n’en avait pas fallu plus longtemps à Maryline pour tomber sous le charme.
Au début, ils ne se voyaient que le jeudi soir, à la bibliothèque. Et puis Jakub avait osé et lui avait proposé un déjeuner. Du haut de ses dix-sept ans, Maryline s’était sentie flattée de l’intérêt que lui portait cet homme simple, gentil et attentionné. Le déjeuner avait été suivi de deux ou trois autres et elle avait accepté, un jour, d’aller chez lui. Jakub habitait seul dans un studio, pas loin de la gare. Il travaillait chez Alcan, une usine spécialisée dans l’emballage. Avec lui, Maryline se sentait revivre. Jakub l’écoutait avec beaucoup de sérieux, il la conseillait, s’intéressait à elle. Contrairement à son père, Jakub prônait l’épanouissement personnel et il lui disait souvent qu’elle devait faire les choses pour elle-même et non pour les autres. Il la trouvait jolie, remarquait ses nouveaux vêtements, ses changements de coiffure. Il lui offrait de petits cadeaux comme des barrettes fantaisies, une jolie écharpe et sa paire de gants assortis, son eau de toilette à la mûre. Il la regardait comme une femme et non plus comme une gamine. Et un jour, il la rendit vraiment femme. Leur histoire permit à Maryline de s’épanouir, de grandir aux côtés d’un amant paternel. Mais le plus excitant fut la clandestinité dans laquelle se déroula cette idylle durant presque quatre années. Jusqu’au jour où Jakub lui avoua une femme et deux filles qui allaient arriver de Pologne, au milieu du mois suivant. La déception fut terrible, le choc encore plus et la dépression qui s’ensuivit fit tomber Maryline dans une spirale infernale. Elle se plongea dans le travail, s’inscrivit à des cours de théâtre qu’elle suivait trois fois par semaine et quitta le foyer familial afin de se plonger tranquillement dans son chagrin.
(à suivre...)
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lundi, 29 octobre 2007
TORVE STORY 9
Les jours s’écoulèrent, deux semaines passèrent et… rien ! Rien du tout. J’attendais une réponse de Maryline, un petit signe même, passé via l’écran du téléviseur et rien ne se produisit. Puis, à la fin d’une émission quotidienne, on annonça aux candidats restants qu’avait lieu la distribution du courrier. Cris de joie et démonstrations de liesse en tous genres, les pauvres n’avaient aucune nouvelle de leurs proches depuis leur entrée à la Résidence. Aucun moyen de communication ne leur permettait de prendre contact avec l’extérieur. Privés de téléphone, de connexion internet ou de visites, tous évoluaient dans un cadre de travail, d’apprentissage, (de formatage ?) dans un décor confortable et relativement cossu.
Le mardi soir, les apprenties-célébrités furent toutes convoquées dans le salon. Sur une table basse immense, un sac en jute de la Poste les attendait. Les lettres avaient déjà été triées par candidat et mises en paquets. La distribution eut lieu : Alonso, Aristide, Bérangère, Bilal, Brice, Charlène, Clarisse, Fanny, Gwenaël, Henri, Janice, Maylis et Vladimir. Maryline se leva très tranquillement après la distribution afin de regarder si son paquet de lettres n’avait pas été oublié. Mais le sac de toile était vide. Ses colocataires étaient plongés dans la lecture de leur courrier, certains affichant un sourire béat, d’autres retenant avec difficulté des larmes de joie et d’émotions. Point de bruit dans la grande pièce hormis un très léger chuchotement et, parfois, un petit rire ou une exclamation. Maryline se leva et sortit de la pièce sans qu’aucune tête ne se lève. Je ne comprenais rien à ce qui venait de se passer. Ma lettre s’était-elle perdue ? Et pourquoi aucun membre de sa famille ne lui avait-il écrit ? Je savais que ses parents n’avaient pas apprécié sa demande de congés sans solde pour pouvoir participer à cette émission. Ils estimaient puéril et léger le comportement de leur fille. Mais de là à l’ignorer complètement… Mon téléviseur me montra une Maryline pédalant à tout va dans la salle de sport. Elle ânonnait une litanie que l’on ne pouvait comprendre, un casque sur les oreilles. Elle répétait encore et encore. Un étage plus bas, on s’affairait joyeusement dans la cuisine. Remontés à bloc, les candidats préparaient le dîner en riant et en se rapportant les nouvelles de leurs familles et amis.
L’ambiance avait changé à l’intérieur de la Résidence, elle n’était plus aux échanges bon enfant. La charge de travail imposée à chacun des participants, dans un premier temps, ne laissait plus trop la place aux loisirs et soirées conviviales des premiers jours. Mais il y avait autre chose qui s’était insidieusement glissée entre les murs de l’imposant hôtel particulier. L’atmosphère était souvent électrique, voire tendue. La grande inconnue que les producteurs n’espéraient plus s’était enfin installée. Elle avait pris place très discrètement, un soir de veille de prime-time, et maintenant s’affirmait, impudique et discordante. La compétition avait commencé. Elle faisait couler la sueur des danseurs et danseuses jusqu’à l’assèchement de leurs glandes. Elle cassait la voix des chanteuses et chanteurs jusqu’à l’aphonie douloureuse. Elle détournait de la nourriture les mannequins, les épuisant sur les appareils de la salle de sport. Elle usait les doigts et bouches des musiciennes et musiciens jusqu’aux crampes. Elle rongeait la mémoire des actrices et acteurs qui passaient leurs nuits à des répétitions de textes jusqu’à l’amnésie.
Maryline me paraissait fatiguée et son sourire n’apparaissait qu’aux prime-time du vendredi soir. Elle me semblait pâle, ses yeux bleus étaient ombrés d’outre-mer et je trouvais qu’elle avait maigri. C’est ce dernier détail qui me marqua le plus. Maryline était une épicurienne, une jouisseuse. Elle se nourrissait comme elle vivait, avec avidité. Je pris conscience que je ne la voyais pas souvent partager le repas de ses colocataires et, lorsqu'elle s'attablait en leur compagnie, elle ne consommait souvent qu'une tasse de thé ou de café. Je n’eus pas à me poser plus de questions. Le jeudi, Svend annonça que Maryline avait été victime d’un léger malaise qui l’avait obligé à rester alitée pour la journée. Le médecin avait été appelé à la Résidence et le diagnostic se voulait rassurant : Maryline avait juste eu une légère baisse de tension.
J’allumai Internet et cherchai immédiatement les coordonnées de Télévidence. Je ne pouvais pas rester ainsi à attendre, il fallait que je sache. Je pris mon portable et composai le numéro du standard de la chaîne.
(à suivre...)
© 2007 Plum'
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